• 2013-2

    CHAPITRE 1

     

    LES INSTITUTIONS SCOLAIRES SOUS L’ANCIEN REGIME

     

     

     

    Je vais évoquer dans ce chapitre les institutions scolaires des XVIIe et XVIIIe siècles. Mais avec cette nouvelle limitation : je ne traiterai pas des Universités. Du moins presque pas, car j’ai besoin malgré tout de préciser que les Universités, issues du Moyen Age, nous intéressent parce qu’elles sont l’origine de notre enseignement secondaire. Elles sont en effet le contexte institutionnel et culturel dans lequel sont nés les collèges d’Ancien Régime, ancêtres de nos lycées. C’est d’ailleurs ainsi qu’en traite Durkheim dans ce livre capital qu’est L’évolution pédagogique en France, tiré des cours qu’il a dispensé sur ce thème plusieurs années de suite à partir de 1904.

    Les Universités, nées au XIIIe siècle exactement, furent créées sur la base d’écoles plus anciennes, qui se tenaient notamment auprès des cathédrales – au moins depuis Charlemagne, comme il est dit dans les chansons[1]. Les Universités avaient pour mission de fournir des clercs à l’administration de l’Eglise. Universitas signifie association, ou corporation, et ces termes s’appliquaient aussi bien aux « écoliers » qu’aux maîtres. Les créations eurent lieu dans plusieurs pays d’Europe entre lesquels circulaient les personnes et les savoirs, sur la base du latin cela va sans dire, langue de l’Eglise et langue savante (France, Hollande, Angleterre, Allemagne, Italie, Espagne, etc., pour utiliser les dénominations d’aujourd’hui ; mais c’était une Europe qui ne connaissait pas les frontières actuelles). Les institutions que l’on imagine au sommet de notre édifice scolaire contemporain sont donc apparues bien avant celles que nous percevons à la base. C’est dire qu’elles ont une très longue durée de vie - sous différentes formes. Seule l’Eglise chrétienne est plus ancienne.

    En quoi les Universités sont-elles à l’origine de notre enseignement secondaire moderne (je redis que « secondaire » est un terme beaucoup plus récent, post révolution française[2] – mais je me garde d’utiliser l’expression « second degré », qui est encore plus récente) ? Pour deux raisons.

    D’abord parce qu’elles comportent deux niveaux, dont le premier va se détacher du suivant, et devenir ce cycle autonome d’enseignement de nature « secondaire » effectivement, très important dans la vie sociale des grandes villes. C’est la faculté des Arts, qui comprenait elle-même deux cycles : le cycle du trivium (grammaire, rhétorique, dialectique – c’est-à-dire logique formelle) ; et le cycle du quadrivium (géométrie, arithmétique, musique, astronomie) : tels étaient les sept arts libéraux -  d’où la formule « faculté des arts ». L’autre niveau, supérieur, était celui des diverses facultés spécialisées, professionnelles si l’on veut : médecine, droit, et théologie. Cette dernière était la plus haute en dignité, parce qu’elle formait les docteurs de l’Eglise, les dépositaires habilités du dogme chrétien, capables de saisir, interpréter et transmettre le message biblique. Sachez aussi que cette Université médiévale a inventé les grades dont les termes sont restés : baccalauréat, et licence (licence = permis d’enseigner).

    Il y a une seconde raison de voir dans les Universités le milieu de naissance de l’enseignement  secondaire. En fait, les collèges sont apparus à la fin du Moyen Age, surtout au XVe siècle, lorsque les maîtres des facultés ont fini par enseigner dans les maisons où logeaient les écoliers et qui n’étaient pas propriété de l’Université. Ces paedagogia et ces collegia, peu à peu, ne furent plus seulement des logements, mais des établissements accueillant des communautés séculières (et quasi démocratiques, au sens où elles admettaient des procédures électives, comme dans le cadre monastique), à l’intérieur desquelles ces écoliers étaient des sortes de boursiers, car l’institution universitaire disposait pour les accueillir et les former en tant que futurs clercs, du revenu perpétuel octroyé par leur fondateur, souvent un homme d’Eglise. Ensuite, d’autres écoliers vinrent y recevoir les enseignements. Et finalement, les maîtres ont détruit ces formes communautaires et autonomes pour imposer aux jeunes gens leur autorité et les gouverner en fonction d’un principe hiérarchique. Le modèle de la pension, l’internat, ne se généralisera qu’au XIXe siècle.

     

     

    I LES COLLEGES

     

    1) Le renouveau scolaire du XVe  au XVIIe siècle.

    Sur les collèges d’Ancien Régime, je signale d’emblée un ouvrage très important, fruit d’un impressionnant travail d’archives. C’est un répertoire des collèges français du XVIe au XVIIIe siècle, mis au point par Marie-Madeleine Compère et Dominique Julia. Cet ouvrage, Les Collèges français (XVIe-XVIIIe siècle). Répertoire,  Paris, INRP/CNRS, 1984-2002, comprend trois gros volumes. Le t. 1 concerne la France du midi, le t. 2 la France du Nord et de l’Ouest, le t. 3 Paris. Plusieurs centaines d’établissements sont ainsi recensés sur les deux siècles, et chacun d’entre eux est présenté par une notice qui donne parfois des indications très substantielles, sur les circonstances de la création, sur les maîtres, les effectifs d’élèves aux différentes époques, les enseignements et leur évolution, la vie culturelle et sociale dans l’établissement, l’impact sur la vie locale, etc. Bref, une étonnante conquête de l’historiographie et de l’érudition savantes.

     

    Les collèges sont parfois des créations ex nihilo, mais parfois, ils sont aussi créés sur la base d’une faculté des Arts, ce qui est logique d’après le lien ancien avec ce cycle des Universités. Ils peuvent encore remplacer une ancienne école (c’est le cas, à Nîmes, dont traitent F. Lebrun, M. Venard et J. Quéniart, le tome 2 de l’Histoire de l’enseignement et de l’éducation, pp. p. 332, de l’édition Perrin, de 2003). Les premiers foyers de ce renouveau scolaire, au XVe siècle, se trouvent au Sud, en Italie, et au Nord, aux Pays-Bas. Les historiens spécialistes de ces questions considèrent comme exemplaire, et même quasi originelle l’action d’une congrégation particulière aux Pays-Bas : les Frères de la  Vie Commune (voir R. Chartier, M.-M. Compère et D. Julia, L’éducation en France du XVIe au XVIIIe siècle, op. cit., p. 148 et suiv.).

    Les collèges sont les institutions formatrices des élites dans le contexte d’une diffusion restreinte de la haute culture (culture littéraire, j’y viens bientôt). Quelle que soit leur orientation religieuse ou culturelle en général –je pense à la concurrence entre les protestants et les catholiques - , ils puisent tous dans le fonds commun de l’humanisme de la Renaissance, en mettant au cœur de leur enseignement les langues anciennes, donc l’étude des grands textes de l’antiquité. Si l’on veut connaître les lignes de force de cette culture, qui a joué un rôle si déterminant dans l’histoire de la civilisation européenne, il faut lire le livre d’Eugénio Garin, L’éducation de l’homme moderne, 1400-1600, Paris, Fayard, 1968 [1957]. Un grand classique.

    Les collèges importants, et ils le sont souvent, sont considérés dès ces époques comme des établissements publics. L’adjectif est courant dès les XVIe  et XVIIe siècles, non pas au sens où ces établissements seraient entretenus par un Etat central, mais au sens où ils sont soutenus par des pouvoirs locaux, religieux ou civils, les notables des villes, les administrations municipales, etc. Pour évoquer la manière dont les choses se passent sur ce plan, je prends au hasard une des notices du premier tome du répertoire de M.-M. Compère et D. Julia. C’est, pp. 113-117, la notice relative à un collège de Bayonne, fondé en 1598, qui accueille en moyenne 20 à 40 élèves. Cette notice nous apprend à quel point les habitants s’impliquent dans la création. Il y a plusieurs délibérations municipales à ce sujet ; et l’une, le 13 mai 1594, demande au roi l’autorisation de construire un bâtiment, ce que les signataires obtiendront dès le mois de novembre suivant par lettres patentes, avec la possibilité de payer quatre maîtres (« régents »), en plus du principal, lui-même étant nommé à la fois par l’évêque  et les autorités civiles.

    Pour être exact, je dirai que d’autres écoles, plus modestes que les collèges, tant dans leurs ambitions intellectuelles que dans leur capacité d’accueil, sont apparues dans la même période, entre la fin du XIVe siècle et le début du XVe. Il s’agissait d’écoles en quelque sorte préparatoires à l’Université et aux cycles des Arts, des écoles où on apprenait le latin, ce que les historiens désignent comme des écoles de grammaire (on désignait par le nom de grammaticus l’écolier qui, en entrant à l’Université, savait déjà le latin, mais seulement cela). Ces institutions satisfaisaient les familles désireuses de lancer les enfants dans les études d’une Université, mais qui ne voulaient ou ne pouvaient pas faire dispenser l’instruction préliminaire par un précepteur. La plupart du temps, ces écoles sont nées à l’initiative des municipalités ; et souvent, mais pas toujours, avec le concours des autorités ecclésiastiques. Comme il n’est pas utile à mon propos de développer ce point, je vous renvoie à un passage du livre déjà cité de F. Lebrun, M. Venard et J. Quéniart, op. cit., pp. 325 et suiv., où sont décrits quelques exemples de telles écoles.

    Il faut par ailleurs savoir que la création de nombreux collèges en dehors des Universités, et sous l’égide des congrégations religieuses dont je vais parler un peu plus loin,  n’a pas mis fin à l’existence des facultés des Arts. Celles-ci ont continué, dans le cadre universitaire donc, en tant que collèges elles-mêmes, avec leurs professeurs, à recruter et à former des étudiants, tout au long des XVIIe et XVIIIe siècles. Le cas des collèges parisiens de ce type est étudié par un ouvrage de Boris Noguès, Une archéologie du corps enseignant. Les professeurs des collèges parisiens au XVIIe et XVIIIe siècles  (1598-1793), Paris, Belin, 2006. Cette étude d’une très grande précision a comblé un oubli, en faisant resurgir une corporation (avec toutes ses dimensions, sociales, économiques, culturelles, etc.), que les historiens avaient un peu laissée de côté.

    Aux XVIIIe et XIXe siècles, à côté des collèges, on trouvera de nombreuses pensions privées, établissements beaucoup plus modestes, dites « maisons d’éducation », qui sont religieuses ou laïques, avec très peu de maître puisque parfois le titulaire lui-même suffit à assumer tout l’enseignement.  

    Mais un collège, on le devine d’après ce qui précède, peut être une institution remarquable - avec de vastes bâtiments, incluant ici ou là, entre autres, des chapelles somptueuses -, et souvent apparue, comme je l’ai suggéré, après des débats et des efforts patients des autorités ecclésiastiques et des habitants, les notables, qui sont motivés par l’intérêt qu’ils portent à leur jeunesse, et aussi, plus prosaïquement, par le désir d’affirmer leur puissance, et une certaine munificence : question de prestige donc, d’autant qu’ils vont assurer le revenu des corporations (religieuses) qui assument l’enseignement et toutes les charges afférentes. Les établissements les plus remarquables accueillent des centaines d’élèves, et plus d’un millier dans certains cas. Au XVIIe siècle, certains sont très réputés : je pense au collège de La Flèche, dans la Sarthe, où a étudié Descartes ; pensons aussi au collège de Clermont, à Paris, fondé en 1563 en plein cœur du quartier latin, face à la Sorbonne, et nommé Louis-le-grand sous Louis XIV, en 1682. Ses locaux sont aujourd’hui encore, ceux d’un établissement prestigieux, le lycée du même nom.

     

    2) Qui enseigne et qu’enseigne-t-on dans les collèges ?

    Dans les principaux collèges, aux XVIIe  et XVIIIe siècles, l’enseignement est conçu, organisé et effectué par des sociétés religieuses, qui ont un projet éducatif spécial, et qui peuvent en même temps répondre à une demande des populations. La Société de Jésus, compagnie des jésuites, créée par Ignace de Loyola, au XVIe siècle, en 1534, est la plus importante d’entre elles. Imaginée comme un ordre militaire, une milice catholique dit-on souvent (avec un Général à sa tête), elle est en lutte contre l’« hérésie » protestante, dont elle cherche à contenir les progrès – à une époque où existent déjà des collèges protestants, institués dans la première moitié du XVIe siècle (par exemple à Strasbourg, à Nîmes ou des villes de taille plus modeste[3] : n’oublions pas en outre qu’après les guerres de religion, l’édit de Nantes l’« édit de tolérance », , pris par Henri IV en 1598, instaure la liberté du culte protestant et permet aux protestants de répandre leurs écoles). Mais on ne dira jamais assez le rôle capital que les jésuites ont joué dans la formation spirituelle, morale et intellectuelle, des élites aristocratiques et bourgeoises durant toute la période de l’Ancien Régime. Ils ont été une pièce centrale de la civilisation européenne moderne.

    Deux autres congrégations eurent une action scolaire comparable. Les Pères de la Doctrine chrétienne, ou doctrinaires, ont été fondés à la fin du XVIe siècle, en 1592, par César de Bus (à ne pas confondre avec les Frères de la Doctrine chrétienne, et encore moins avec les Frères des écoles chrétiennes, dont je parlerai plus loin). Ensuite, l’Oratoire de Jésus-Christ, congrégation dite des oratoriens, fondée par Pierre de Bérulle au début du XVIIe, siècle, en 1611. Les oratoriens, qui furent davantage concurrents des Jésuites, se proposaient à l’origine de former des prêtres ; mais ils se tournèrent rapidement vers l’éducation de l’enfance en général. Le collège de Juilly (Seine-et-Marne), ouvert en 1638,  fut leur école la plus renommée. Un fait remarquable : la langue française  y fut introduite de préférence au latin, pour les petites classes.

    Pour donner une idée de l’importance et du rayonnement global de ces corporations en France, je reproduis les chiffres donnés par R. Chartier, M.-M. Compère et D. Julia, dans l’ouvrage cité plus haut (je n’ai pas encore dit le caractère très remarquable, exceptionnel même,  sur le plan scientifique, de ce livre), L’éducation en France du XVIe au XVIIIe siècle, pp. 186 et suiv. : en 1760, les jésuites détiennent  105 collèges, un tiers des collèges français, les doctrinaires 29 et les oratoriens 26. Et en 1789, ce sont quelque 48000 élèves qui fréquentent ces établissements (lesquels ne forment pas, je le répète la totalité des institutions d’enseignement de type « secondaire »). D’autres auteurs donnent des chiffres comparables, par exemple Antoine de Baecque, dans le t. 3 de l’Histoire culturelle de la France, dir. Jean-Pierre Rioux et Jean-François Sirinelli, intitulé Lumières et liberté. Les dix-huitième et dix-neuvième siècle (avec Françoise Mélonio), Paris, Seuil, 1998 (je cite dans l’édition Points, 2005, p. 106).

    Plus précisément sur les jésuites : ils dirigent une quarantaine de collèges vers le milieu du XVIIe siècle, avec 40 000 élèves. Et un siècle plus tard, en 1762, au moment d’être chassés du royaume, alors qu’ils sont attaqués et dénigrés par la nouvelle génération des philosophes et des savants, Voltaire en tête, ils possèdent à peu près  180 collèges dans tous les pays où ils se sont installés. Je précise qu’ils sont alors expulsés pour des raisons politiques très précises, à savoir leur attachement à Rome, au pape, et non au roi, ce qui résume le conflit de l’ultramontanisme (regarder au-delà de la montagne…. c’est-à-dire des Alpes, là où le pouvoir royal est impuissant) et du gallicanisme, qui définit l’Eglise nationale, sur laquelle s’exerce un contrôle royal. Le même sort les attendait d’ailleurs dans d’autres pays, jusqu’à ce que le pape Clément XIV les dissolve, en 1773 – mais ils furent rétablis au début du XIXe siècle…

     

    *****

    Si l’on s’interroge maintenant sur les contenus de l’enseignement, sur la culture choisie pour être transmise, une question préalable ne manque pas de se poser, celle du rapport entre la demande des familles, qu’on a vu exprimée  par les pouvoirs civiles des municipalités, et les finalités religieuses de ces corporations et de leur enseignement. Les familles ont divers intérêts, qui peuvent être religieux, certes, mais aussi éducatifs au sens large (former les mœurs des enfants de façon à ce qu’ils soient aptes à vivre dans la bonne société), qui peuvent être économiques aussi (les munir de connaissances utiles pour occuper certaines fonctions),  etc. Dans ces conditions, il faut comprendre que le succès des collèges n’a été possible que par une série d’ajustements, de transactions et d’accords qui, sur le plan culturel, pouvaient rendre compatibles les finalités des uns et des autres. Ceci explique pourquoi, de façon en apparence paradoxale, les collèges jésuites, créés dans un but de christianisation (et, en grande partie, de défense contre le protestantisme), se sont voués à transmettre la culture littéraire de l’antiquité (j’ai déjà fait allusion plus avant à cette orientation fondamentale, héritée de la Renaissance, aux XV et XVIe siècles), qui précède le christianisme, et est donc une culture païenne. Pourquoi ce paradoxe ? Eh bien, c’est précisément leur coup de génie. Durkheim a très bien vu ce point, qu’il commente de façon très claire, dans L’évolution pédagogique en France (voir les deux chapitres sur les jésuites). En fait, les jésuites ont compris que leurs contemporains étaient très sensibles et très attachés à la culture littéraire, esthétique, qui avait ces racines chez les humanistes de la Renaissance, et qu’ils ne pouvaient pas aller contre ce mouvement. Ils se sont inscrits dans le courant. Mais en même temps, ils ont, si l’on peut dire, tourné la culture littéraire de l’antiquité dans le sens essentiellement moral qui leur convenait et qui leur paraissait conforme au message chrétien. Autrement dit, ils ont réalisé un habile compromis entre culture païenne et recherche d’élégance d’un côté, et culture chrétienne et visée spirituelle, visée de salut des âmes, de l’autre côté. Non seulement ils ont choisi dans cette littérature classique ce qui convenait à l’esprit chrétien, car expurger les œuvres était une pratique courante, mais en plus, ils ont présenté les personnages des récits de l’antiquité comme des figures morales, et porteurs d’une moralité idéale  : ces héros pouvaient ainsi incarner toutes sortes de vertus et de grâces chrétiennes à portée universelle : ainsi Achille représentait le courage, Ulysse la prudence,  César l’ambition, etc. (je reprends ces exemples à Durkheim).

    Si l’on sait, comme je viens de le dire que le projet des parents (les pères), notables, aristocrates et bourgeois, parfois paysans aisés, lorsqu’ils envoient leurs enfants au collège pour que ceux-ci acquièrent les connaissances promises, consistait à la fois à leur donner une éducation raffinée, requise dans la bonne société, mais aussi, un peu comme aujourd’hui, à les munir d’un « bagage » permettant d’accéder à des emplois, il faut néanmoins préciser dans quel contexte social ce projet trouve à se réaliser. Je précise au passage qu’existent des systèmes de bourses, payées par l’Eglise, pour les élèves peu fortunés. Une étude de deux historiens que j’ai déjà nommés par ailleurs, W. Frijhof et D. Julia, étude qui a porté notamment sur les collèges, d’Auch, Avallon, Condom et Gisors aux XVIIe et XVIIIe siècles, a pu reconstituer le parcours post scolaire des enfants ayant fréquenté les classes. Or ceci  montre très bien (et c’est un véritable exploit de l’enquête) les « débouchés » trouvés par les élèves au sortir des études. Les élèves ayant effectué, achevé ou pas, le cycle des études du collège accèdent en effet à divers professions et endossent divers statuts où la qualité du « lettré » est requise : officiers de justice, officiers de finance (dans les deux cas « offices » désigne des emplois publics  relatifs notamment  aux impôts, aux eaux et forêts, aux greniers à sel, etc.), ou encore professions libérales comme médecin, chirurgien, avocat (dans ces cas après passage par les facultés), etc. Cela dit, il n’y a pas de mobilité sociale comme aujourd’hui (aujourd’hui… du moins théoriquement). Pour dire vite, un fils de paysan aisé qui va au collège, devient ensuite… curé et pas davantage. De même, les fils de marchands et d’artisans ayant achevé le cycle, n’accèdent pas à des offices ou à des professions libérales. (Voir W. Frijhoff, D. Julia,Ecole et société dans la France d’Ancien Régime. Quatre exemples. Auch, Avallon, Condom et Gisors, Cahiers des Annales, n° 35, Paris,  Armand Colin, 1975).

    Puisque je parle des rapports entre offre et demande d’enseignement (terme sociologiques), j’ajoute que nous avons des exemples, sinon de désaccords insolubles, du moins de mécontentements et de réticences des familles devant ce que le collège de leur ville leur impose. Je pense à l’un des articles qui ouvre le recueil de François de Dainville (le fameux historien des jésuites, Père jésuite lui-même), L’éducation des jésuites, XVI-XVIIIe siècles, Paris, Editions de Minuit, 1978. C’est un texte intitulé « Villes de commerce et humanisme » (article de 1951), dans lequel apparaissent, dans des villes comme Bayonne ou Nantes, consacrées essentiellement au négoce, plusieurs cas d’hostilité, non pas tant aux collèges en tant que tels, mais  au fait qu’on y inculque des connaissances (les lettres), parfaitement inemployables dans le contexte économique environnant.

     

    Concernant l’organisation pédagogique ou plus exactement la structuration des curricula dans  les collèges, voici les quelques distinctions en usage. Les collèges qui offrent le cycle complet des études, ce qui les met au rang des « collèges de plein exercice », ont les classes suivantes : grammaire (= latin essentiellement : 3 ou 4 classes), rhétorique et humanités (2 classes) et philosophie (2 classes). Sans la philosophie au sommet, ce sont des « collèges d’humanités » ; sans les humanités, ce sont des « régences latines ». Et il ne faut pas négliger le fait que les collèges ont parfois des fonctions uniquement primaires (pour les élèves sachant à peine lire – toujours en latin), pour peu que les élèves entrent assez démunis dans les petites classes et n’achèvent pas le cursus total : ce sont les « régences latines »  Philippe Ariès nous apprend par ailleurs (dans L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime, op. cit.), que les collèges  des XVIIe et XVIIIe siècles sont souvent contraints de créer de plus en plus de classes pour l’enseignement des rudiments, parfois appelées « classes d’ABC » - donc comme les « petites écoles », voir ci-dessous. A la fin du XVIIe siècle, ces classes de « sixième » se multiplient. Même chose dans les « pensions ».

    J’ai donc assez suggéré que la culture scolaire des collèges est une culture littéraire, une culture de la langue latine, grecque aussi, dans une moindre mesure, et donc aussi une culture qui tire sa substance des auteurs de l’antiquité. On apprend au collège, disons pour simplifier, les Belles lettres, étant entendu qu’il s’agit des œuvres des Anciens. Ce  qui est transmis dans les collèges met les élèves en rapport avec la civilisation de l’antiquité, qu’on célèbre comme quelque chose de sacré ; ce qui engendre à la fois  une attitude de révérence envers des œuvres et le sentiment d’appartenir à un monde originaire, fondateur, et qui continue à vivre dans le présent (voilà ce que l’école d’aujourd’hui a totalement oublié). L’exercice scolaire est donc principalement fondé sur l’imitation de ces auteurs et de leurs œuvres. Ces dernières étant considérées comme parfaites, on ne peut que chercher à s’en approcher, et à ressembler à ceux qui les ont produites. Sortent du collège des gens lettrés, par différence non pas seulement avec ceux qui seraient les ignorants mais avec ceux qui ont un maniement plus utilitaires des signes de l’écrit.

    Une particularité mérite qu’on s’y arrête. Je n’entre  pas dans une description exhaustive des principaux exercices en vigueur dans ces écoles ; j’aborderai ce genre de question en fin de parcours. Je veux cependant  qu’on retienne tout de suite que la « compétence » visée par les collèges, au-delà des Belles Lettres, est bien précise : il s’agit de l’art oratoire. Au début de la scolarité, dans les classes de grammaire, où on apprend le latin, les exercices de base sont le thème, la version, et d’autres choses annexes, comme la versification. Et à la fin des études d’humanités, et au sommet des classes, juste avant la philosophie, l’élève est initié  à cet art du discours, un art de la composition dans un but d’éloquence, qui est la fameuse rhétorique (c’est proche de ce que nous appelons l’argumentation, mais avec finalité davantage esthétique que cognitive, dirai-je dans les termes d’aujourd’hui : on cherche à former le goût, le bon goût…). La rhétorique n’avait pas du tout cette importance dans les facultés médiévales, même si elle était programme du trivium. Et si elle est théoriquement un art oral, l’art des... orateurs, avocats, magistrats, hommes de loi, mais aussi hommes d’Eglise, néanmoins, dans les écoles, elle s’apprend avec beaucoup d’exercices écrits. Je signale en ce point que les rapports et les relations et les allers-retours entre oral et écrit sont le point nodal d’une histoire de l’exercice scolaire : j’y reviendrai là aussi plus loin. Il faut savoir que l’enseignement du Moyen Age, entièrement dédié aux livres, était cependant oral pour l’essentiel, puisque les livres étaient rares : et longtemps après, les collèges ont conservé une part de ces habitudes de lecture, de mémorisation, et de récitation, tandis que les exercices écrits s’y imposaient et y prenaient de plus en plus de place. Bref, il y a, chez les jésuites notamment, toutes sortes d’exercices, toujours en latin (on se parle aussi en latin dans les classes),  pour initier les enfants à la maîtrise progressive du « discours » proprement dit, en imitation des textes anciens, dont beaucoup sont appris par cœur. Il y a des degrés de difficulté dans l’entraînement, bien sûr ; et, au bout du processus, on arrive à la « déclamation », rédigée, qui peut être lue en public. Les sujets, toujours puisés dans la littérature et l’histoire de l’antiquité romaine et grecque, ou dans l’histoire religieuse, sont du type : « Le jeune David s’adresse à Saül en lui apportant la tête du philistin » ; ou bien « Cicéron harangue le Sénat aussitôt après la découverte de la conjuration de Catilina ». Je vous laisse chercher les références…

    Les jésuites ont été d’autant plus efficaces qu’ils avaient pensé avec une extraordinaire intelligence la totalité de leurs procédures de travail, classe par classe, année par année  : elles sont consignées, de façon aussi méticuleuse que rationnelle, sans confusions, sans lacunes, dans leur Ratio studiorum, (la règle des études, ou le règlement…, selon le choix de traduction que font les commentateurs), dont la première édition est de 1599 (disponible en français chez Belin, dans une édition commentée de 1997. Le titre complet : Plan raisonné et institution des études dans la Compagnie de Jésus).

     

    *****

     

    Comme je n’oublie pas les gens pressés ou ceux qui cherchent seulement quelques notions de base en attendant d’avoir le temps ou l’envie d’en savoir plus, je signale deux petits ouvrages utiles pour traverser toute l’histoire scolaire depuis le Moyen-Age et même en deçà. D’abord  le Que sais-je? n° 393, d’Antoine Léon, Histoire de l’enseignement en France. Et ensuite, dans le même esprit, je recommande chaudement, dans la collection Découvertes, chez Gallimard, joliment illustrée, Yves Gaulupeau, La France à l’école, 1992 (Y. Gaulupeau est aussi le directeur du Musée national de l’éducation, à Rouen : un endroit à visiter absolument!)

     



    [1]Sur ce qu’on appelle plus scientifiquement la renaissance carolingienne, voir l’ouvrage classique de Pierre Riché, Ecoles et enseignement dans le haut Moyen Age, Paris, Aubier, 1979.

    [2]Un historien, Wilhelm Frijhoff, a présenté dans un très intéressant article un ensemble d’interrogations sur la validité de cette expression, « enseignement secondaire », pour les études historiques. C’est « L’enseignement secondaire : un concept opératoire pour l’Europe moderne ? », Histoire de l’éducation, n° 124, oct-déc. 2009.

    [3] Sur cette réalité d’un enseignement finalisé par le protestantisme, voir F. Lebrun, M. Venard et J. Quéniart, Histoire  générale… op. cit., , t. II, p. 342 et suiv. ; et surtout Roger Chartier, Marie-Madeleine Compère, Dominique Julia, L’éducation en France..., op. cit., p. 164-165. La différence et les convergences entre les écoles protestantes et les collèges jésuites est analysée dans le même ouvrage, pp. 160-162.


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires

    Vous devez être connecté pour commenter