• 2014-8 Idéaux et normes (suite)

    séance 8

     

    (suite du chapitre IV)

     

     

     

    II NORME ET NORMALITE

     

    J’ai commencé la fois dernière en disant que la catégorie de la norme me permettra d’envisager, sous un certain angle, donc avec un regard un peu différent de celui qu’on porte d’habitude, les réalités pratiques de l’ école et de l’enseignement. Mais il me faut d’abord définir cette notion de norme, notion très complexe au demeurant ; et justifier ce que j’ai postulé : un lien spécial de l’idéal et de la norme (je signale sur ce sujet un texte rare dans la philosophie, chez Kant, le paragraphe 17 de la Critique du Jugement, où est posée la différence entre « idée normale » du beau et «  idéal de beauté » - texte intéressant en ce qu’il attache l’idée de norme à l’idée de moyenne).

     

    1) Quelques définitions de base

    Je distingue tout d’abord trois catégories bien distinctes de normes, qu’il ne faut donc pas confondre.

    a) Une première catégorie se rapporte à une réalité qui ne fait pas partie de mon propos puisqu’il s’agit non pas des normes sociales ou culturelles mais des normes naturelles, la catégorie de ce qu’on appelle des normes vitales. Cette catégorie intéresse la médecine, la physiologie, l’anatomie, l’écologie, etc. Je renvoie pour la médecine à l’étude classique de Georges Canguilhem, Le normal et le pathologique (1943 et de régulières rééditions aux PUF, certaines augmentées). Dans ce cas, la notion de la norme et du normal s’applique à l’état d’un organisme qui peut exercer ses fonctions dans le milieu naturel auquel il est adapté, dans lequel il trouve un équilibre. Sont par exemple des normes en ce sens, la température du corps, la taille des individus, la durée de leur vie, etc., phénomènes qui sont saisis immédiatement par le calcul d’une moyenne, laquelle n’est pas leur cause mais leur expression. C’est sans doute le cas du nombre de globules rouges (ou blancs) par mm3 de sang. L’exemple, du reste, est assez bon pour se faire une idée de la notion de norme en général : elle apparaît en lettres et en chiffres sur la feuille que vous remet le laboratoire, après analyse. On vous dit : vous avez tant de globules rouges et la norme est entre… 4,5 et 6,5 millions, je crois. Et si votre chiffre est normal, vous êtes… comment ? En bonne santé ! C’est dire que ce qui est norme pour la science peut aussi être un but pour les sujets,  car on ne peut pas être mieux qu’en bonne santé. Donc vous êtes ou vous n’êtes pas dans la norme, et si vous n’y êtes pas, si l’écart de votre taux par rapport à la norme est trop grand, cela signifie, non pas tant que seriez anormal, mais que vous êtes malade (cf. le titre de Canguilhem. : normal versus pathologique) à cause de cette… anomalie ; et c’est alors que vous ne pouvez plus exercer vos fonctions corporelles au maximum de leur efficacité, ou de leur puissance.

    Certains de ces phénomènes, quoique naturels, sont cependant soumis à évolution du fait des conditions sociales dans lesquelles se déroule la vie des populations ; et ceci fait toute la différence entre une norme et une loi (naturelle). Autre chose est important : le fait qu’on puisse être « dans la norme », mais avec des variations. De tant à tant, il y a de la marge. Ceci est une autre raison de différencier une norme (vitale) et une loi (naturelle). Vous pourrez trouver des exemples.

    J’ai parlé plus haut de moyenne en disant que ce n’est pas la cause mais seulement l’expression de cette sorte de norme. Il faut dire plus précisément que la norme vitale est la propriété d’un type  - ensemble de traits caractéristiques d’un groupe d’individus, comme les humains, les chevaux, les chiens, etc. Voyez dans l’ouvrage de Canguilhem, l’article sur « Norme et moyenne ».

    J’en viens maintenant aux normes strictement sociales, qui forment les deux autres catégories que je souhaite identifier.

    b) Deuxième catégorie : les normes instrumentales – ou, autre qualificatif : fonctionnelles  (expression tout aussi judicieuse, mais peu utilisée ;  exception : Patrick Pharo, dans Morale et sociologie. Le sens et les valeurs entre nature et culture, Folio, 2004, p. 228). Ce sont les normes qui circulent dans les domaines de l’industrie et de la technique, et dans tous les domaines qui ont à répondre à des exigences d’unification et de limitation. Le meilleur exemple, souvent cité dans la littérature sur ce sujet, c’est l’écartement des rails de chemin de fer, ou la taille des boulons. Définir des normes, par décision humaine cette fois, permet d’engager un processus de « mise aux normes », c’est-à-dire d’harmonisation, indispensable dans les situations concernées. J’ai aussi parlé de limitation : on rencontre cette question en économie, quand on veut entraver certains comportements que, dans la production ou la consommation, on pense nuisibles à la communauté. Dans tous les cas, on met en œuvre des processus qui obéissent à une rationalité instrumentale (c’est pourquoi je choisis ce terme), dont le but est l’efficacité. On a donc affaire  à des normes formelles : impératives et énoncées de façon précise, codées pour être communicables. Sans cela, l’enjeu d’efficacité, ou d’efficience, ne serait pas posé.

    Ces normes se réfèrent  par conséquent à des standards, dont elles commandent la reproduction indéfinie, chaque fois que nécessaire ; et elles entrent la plupart du temps, comme je viens de le suggérer, dans des programmes de standardisation, qu’on appelle aussi parfois de « normalisation » -  terme plus critique quand il s’applique à l’uniformisation des conduites sociales.

    c) La troisième catégorie est celle des normes que j’appellerai axiologiques parce qu’elles sont fondées sur des valeurs et qu’elles sont vouées à soumettre nos décisions et nos conduites à ces valeurs : valeur du bien (domaine de la morale), du beau (domaine de l’esthétique et du goût), de la vérité (domaine de la science ou de la religion), et ainsi de suite. Quelle différence entre les normes axiologiques et les normes instrumentales, donc entre la rationalité instrumentale et la rationalité axiologique (expressions que j’emprunte à Weber et qui sont bien reconnaissables comme telles) ? Une norme axiologique est ainsi qualifiée parce qu’elle se fonde sur une valeur et que, en conséquence, elle instaure une préférence et une hiérarchie de préférences. Une norme de ce genre nous indique que certaines choses, certaines pensées, certaines conduites, valent mieux, ou valent plus que d’autres, sont plus estimables, plus admirables, et qu’il faut donc les choisir, qu’il faut opter pour elles, et à l’inverse qu’il faut rejeter celles qui ont une moindre valeur ou qui n’ont pas de valeur du tout. Exemples très simples de normes morales : celles qui valorisent la sincérité par opposition au mensonge, la bonté par opposition à la méchanceté, l’altruisme par opposition à l’égoïsme, le respect d’autrui par opposition à la violence ou simplement à l’offense, etc. etc. Je ne fais que citer des normes morales tout à fait ordinaires, et qui sont admises dans de nombreuses sociétés. Autres exemples (au hasard) : les normes esthétiques relativement au corps et au maintien corporel en société : les manières de se présenter, de se vêtir ; ou bien, relativement au langage : les manières de parler (langage familier voire vulgaire contre  langage châtié, cultivé), etc.

    Alors que les normes vitales procèdent d’un type et que les normes instrumentales promeuvent un standard, les normes axiologiques sont fondées sur une ou des valeurs, et même des valeurs ultimes (comme disait Weber), ce qui définit des idéaux. Voilà donc le lien fondamental entre normes et idéaux (je dis « idéaux » et  pas « modèles », terme qui pourrait se confondre avec le standard, le « patron » au sens du « pattern » des anthropologues). Le partage qu’une norme instaure entre le bon et le mauvais, le désirable et le détestable, etc., est toujours justifié en référence à un idéal – je vais fournir des indications sur ce point sans tarder.

     

    2) Cette petite typologie étant fixée, je me centre sur les normes de la troisième  catégorie, les normes dites (par moi) « axiologiques », à propos desquelles se posent quelques questions difficiles à démêler.

    D’après ce lien des normes avec l’idéal – qui est puissance d’obligation, je vais y venir -, on peut saisir plusieurs de leurs propriétés essentielles. Nous y aident les travaux bien connus de Kelsen dans le domaine du droit, de Canguilhem dans le domaine des sciences de la vie,  ainsi que les apports classiques de la psychologie sociale, ou ceux, plus récents, de la philosophie morale, auxquels je vais un peu me référer. Je signale donc les ouvrages suivants : Hans Kelsen, Théorie générale des normes, Paris, PUF, 1996 [1979] ; Georges Canguilhem, Le normal et le pathologique, op. cit. ; et, pour la psychologie sociale, parmi les ouvrages assez récents, voir L’explication des normes sociales, dir. Raymond Boudon, P. Demeulenaere, R. Viale, Paris, PUF, 2001.

    a) Normes et idéal. C’est en fonction des idéaux que les normes portent le message de l’acceptable ou mieux de l’admissible, opposé à ce qui est sous le même regard inacceptable ou inadmissible. Lorsque les normes, en effet, divisent le monde entre l’admissible et l’inadmissible, c’est qu’elles mettent d’un côté ce qui est conforme à l’idéal et à ses valeurs, et de l’autre côté ce qui leur est étranger ou hostile. C’est donc dans un tel idéal que réside l’autorité par laquelle les normes correspondantes nous signifient et nous inculquent ces différences, et nous communiquent des critères de jugement (ceci est bien, ceci est bon, ceci est juste, ceci est… normal, etc.). Si les normes ont des chances d’être suivies, d’emporter l’adhésion des sujets sociaux (qui d’ailleurs, à cause de cela, les prennent souvent pour des lois immuables, d’autant que les normes se présentent à eux comme des exigences quasi « naturelles »), c’est bien à cause de leur relation avec un idéal comme valeur absolue. C’est l’idéal qui fait foi, en quelque sorte, et qui donne corps aux convictions, aux croyances que les normes véhiculent en formulant leurs exigences. Si vous dites à un enfant qu’il n’est pas bien de mentir, si vous lui enjoignez de respecter une telle norme, c’est que vous avez admis que la sincérité ainsi requise est une valeur que nulle conduite ne doit ignorer et dont le respect absolu, universel, pourrait créer un monde idéal. Nous avons déjà eu l’occasion de faire un constat de ce genre dans la séance précédente. C’est pourquoi je disais que les normes instaurent du moins sont censées instaurer un ordre de choses meilleur que celui qui existerait sans elles (un ordre tendanciellement idéal, donc) : que serait le monde entièrement gouverné par le mensonge et la méchanceté ? C’est la substance idéale des normes qui produit une « scission entre la visée et le donné », comme dit Canguilhem (cité par Guillaume. Le Blanc, dans Canguilhem et les normes, Paris, PUF, 1998, p. 18).

    N’oublions pas cependant que ces logiques mentales sont des logiques collectives, passibles d’une description sociologique. Si les normes imposent des séparations, des partages, entre le désirable et le détestable disais-je, donc, en gros, entre l’admissible et l’inadmissible de nos pensées et de nos conduites, il faut bien comprendre que ces partages, ces croyances, sont propres à un groupe ou une société donnés, donc ne sont pas forcément valables dans d’autres groupes ou sociétés. Vous savez les risques que l’on prend à adopter des conduites qui s’éloignent trop de la « normalité » en ce sens, des conduites de provocation ou de transgression : se faire « mal voir », être critiqué, ou rejeté. Même si, de nos jours, la critique des normes devient une attitude… quasi normale.

    Je ne développe pas l’idée que, au delà de ces partages, la dévalorisation de l’« anormal » peut susciter des réponses sociales et culturelles très diverses selon les époques et les environnements sociaux. Nos sociétés modernes fournissent beaucoup d’efforts (pas assez dirons certains), pour intégrer des individus qui étaient auparavant exclus ou ignorés :  les « anormaux ».

    b) Normes et obligation. On comprend pourquoi une norme a toujours pour les sujets sociaux le sens de ce qui doit être, ou de ce qui devrait être (comme on dit, concernant la morale, qu’elle fait exister ce qui doit être, par différence avec ce qui est  - c’est la fameuse distinction de Hume). En conséquence, ceci est également  bien connu, les normes nous convoquent pour nous contraindre : ce sont toujours des formes d’obligation. Telle est la dimension déontique des normes. Au point, du reste, que ceux qui oublient ou contestent les normes, qui les transgressent (voir ci-dessus) commettent rien moins qu’une sorte de sacrilège et sont ipso facto voués à un statut de marginalité - que ne compense pas toujours la pureté affichée de leurs convictions éventuelles.

    Ceci explique, on l’a sans doute déduit des formules que j’ai utilisées, que le langage de la norme relève du vocabulaire performatif, il utilise toujours des auxiliaires de mode : « il faut », « on doit »…  (Voir sur ces questions un ouvrage de synthèse très bien fait : Pierre Livet, Les normes, Paris, A. Colin, 2006, p. 19).

    Mais il faut là encore un peu nuancer le propos. Je dirai que si la norme est prescription, c’est tout aussi bien directive, injonction ou commandement (profil haut), que recommandation ou conseil (profil bas - voir Ruwen Ogien, Le rasoir de Kant et autres essais de philosophie pratique, L’éclat, 2003, Paris-Tel-Aviv p. 77). En conséquence, d’un côté, il n’y pas vraiment de degrés dans l’obligation, puisque, si l’on est obligé de… ou à… quelque chose, ce n’est pas discutable, pas négociable a priori. Le « plus ou moins » n’est pas dans le message de la norme ; car dans le message de la norme, il y a forcément une obligation pure et simple - même si les sujets, pour toutes sortes de raisons, décident de respecter ou non l’obligation. Néanmoins, d’un autre côté, ce caractère d’impérativité de la norme peut revêtir plusieurs formes, dont certaines se donnent comme absolues, et d’autres relatives : relatives à un contexte, à une situation, etc. P. Livet dit, p. 23 : il y a bien des degrés dans l’impérativité, mais une fois ce degré fixé, il ne peut être abaissé.

    De toute manière, c’est la fonction prescriptrice de la norme qui décide de sa validité. Les normes n’existent que pour être déclarées et elles ne sont déclarées que pour être appliquées. La norme ne dépend pas de l’existence d’un fait mais de l’existence de la signification d’un fait affirme Kelsen (Théorie générale, op. cit., p. 230) ; et du coup sa validité s’attache non pas au contenu mais à la forme de la prescription ; la norme n’a besoin pour exister que d’être impérative. Elle ne s’entoure donc pas de preuves préalables, qui pourraient être par exemple des vérités fondatrices. Or cela vient aussi de l’idéal que la norme incarne et qui n’a lui même pas de fondement dans une nature des choses, mais seulement dans la volonté des acteurs sociaux, avec ce qu’elle peut avoir d’irrationnel.

    Cette assertion appelle cependant une précision importante. Il est exact que les normes se dispensent de vérité, mais de vérité au sens rationnel, au sens de la preuve scientifique, démontrable[1]. En revanche, je l’ai déjà envisagé plus haut en parlant d’une condition sociale des croyances normatives, les normes se formulent pour le moins dans un régime d’évidence. Poser une norme c’est décréter l’existence d’un sens commun : quand on affirme une norme, quand on réclame le respect d’une norme (comme le professeur qui exhorte ses élèves à faire silence pour que le travail collectif puisse se poursuivre - norme de discipline), on se sent et on est  en phase avec ce que tout le monde admet ou devrait admettre… La légitimité des normes ou des propositions normatives, toujours très forte, tient donc à ce qu’elles sont admises par le plus grand nombre, comme sont admises les valeurs qui les fondent (d’où la qualification d’ « axiologique »). C’est pourquoi il y a en réalité, autour des normes, une abondante production de discours véridique - ou de discours qui sollicite une forme de véridicité. La norme s’entoure d’arguments pour s’offrir comme un objet de conviction – objet de foi ou de croyance. Ainsi, aujourd’hui, tout le monde dispose d’arguments divers pour assurer que l’enseignement doit être non magistral, que le maître doit s’occuper de tous ses élèves, etc. Je retrouve ici une conclusion de R. Ogien, dans l’article « Le normatif et l’évaluatif », in Le rasoir de Kant, éd. L’éclat, Paris-Tel Aviv, 2003, p. 113 (Cet auteur a encore d’autres formulations, très proches. Dans l’article « Normes et valeurs » du Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale, dir.  Monique Canto-Sperber, Paris, PUF, 1986, il désigne trois sens de la norme : impératif, appréciatif et descriptif – ce que j’accepte tout à fait). Un tel objet, la norme en ce sens, convoque des spécialistes pour le commenter, le diffuser, des sortes d’initiés qui élaborent de vastes systèmes de justifications. Voyez les discours (très normatifs) qui justifient les politiques ou les pédagogies, avec tant de jugements ressassés, qui fourniront toujours, aux objections qu’on pourrait leur faire, des réponses compréhensibles sur le mode de l’évidence partagée.

    En prenant ces exemples, j’espère montrer le parti qu’on peut tirer de ce constant pour aborder la l’abondante production de discours dans les univers éducatifs et scolaires… On peut penser aux grand systèmes institutionnels (politiques et réformes éducatives), aussi bien qu’aux petits dispositifs de travail dans les classes (méthodes pédagogiques, techniques de discipline ou d’évaluation, etc.).

     

    3) Remarques annexes.

    Jugement normatif et énoncé évaluatif. Compliquons encore un peu ( !). La relativité potentielle de l’injonction normative ne doit pas être confondue avec la variabilité possible du jugement évaluatif. Je m’explique sur cette nouvelle nuance qui n’est pas sibylline et qu’il faut bien saisir.

    Il y a une différence entre l’énoncé normatif  et l’énoncé  évaluatif. Le premier, je le disais, décrète ce qu’« il faut » faire, ce qu’« on doit » faire, ce qu’« on fera.. .», etc.  (il faut être courtois, poli, juste, sincère, bienveillant envers les enfants, solidaires envers les démunis, etc.) ; tandis que le second affirme seulement que « ceci est bon », ou que « cela est mauvais », que « cela est désirable », ou «  attirant », ou « répugnant », ou « très intéressant », « très ennuyeux », et ainsi de suite. Voilà pourquoi un énoncé normatif n’est pas similaire à un énoncé évaluatif. Je m’appuie ici une fois de plus sur une définition de R. Ogien (l’ouvrage cité plus avant, Le rasoir de Kant…op. cit., p. 95 et suiv.).  Pour préciser la différence, je redis que les énoncés normatifs se produisent sur le mode du « il faut » ou « il ne faut pas », donc sur le mode du permis et du défendu, ou encore seulement du recommandé et du déconseillé ;  tandis que les énoncés évaluatifs, précisément, se produisent en distinguant des degrés sur une échelle de valeurs : ce garçon est charmant, très charmant, délicieux, il a une bonne éducation, ou bien il est odieux, détestable, etc… Cela implique que l’énoncé ou le jugement évaluatif se produit sur une échelle dont les degrés peuvent être nombreux, et les nuances subtiles. C’est en ce sens que j’ai parlé de variabilité du jugement évaluatif. Et la difficulté pour nous est celle que je disais : cette échelle de degrés, ce n’est pas la même chose que la relativité de la norme à un contexte.

    Normes axiologiques et normes instrumentales. Il n’est pas impossible que les normes axiologiques se transforment en normes instrumentales. Par exemple lorsque, dans une institution, les préférences dont je parle, qui sont toujours impératives,  peuvent être, en plus de cela, énoncées, codées, donc figées dans un règlement, dans une charte et ainsi imposées aux individus. Exemple : les codes de déontologie que se donnent certaines professions, comme les médecins ou les avocats. Autre exemple, plus concret : saluer son supérieur d’une certaine manière rituelle, par tel ou tel geste, telle ou telle parole (pensez au salut militaire), cela donne une forme particulière, imparable et très précise, à une norme de courtoisie qui aurait pu, sans cela, tout en restant impérative, je le redis, prendre d’autres formes, s’appliquer autrement, qui aurait pu s’assouplir dans certaines situations, ou au contraire s’affermir dans d’autres situations, etc.

    La transmission des normes. Autre question délicate. Ce peut être par l’usage, lorsque les normes sont déposées dans les traditions ; ce peut être aussi par des injonctions explicites (« fais pas ci, fait pas ça ! »), et même, le cas est fréquent aujourd’hui, par des injonctions assorties de justifications et d’explications (époque individualiste, dit-on, qui respecte la conscience des personnes). Ceci fait la différence entre existence informelle et existence formelle (voir l’exemple du salut militaire) des normes. Ces questions intéressent de prime abord la psychologie sociale (pour un bon résumé de ces théories, on peut consulter par exemple Willem Doise, J.-C. Deschamps, G. Mugny, Psychologie sociale expérimentale, Paris, Armand Colin, 1978).

    Je ne suis pas sûr en outre que cette différence dans la transmission, engendre une différence correspondante dans le force d’imposition des normes. Tout dépend de l ’idéal qui inspire les normes. Certaines transgressions suscitent donc peu de réprobation, tandis que d’autres déchaînent contre les coupables les pires sanctions. Durkheim a bien montré par ailleurs les différents mode de sanctions, selon qu’on a affaire à des normes prudentielles, comme les préceptes d’hygiène (qui entrent dans la catégorie des normes fonctionnelles), ou à des normes morales (qui entrent dans la catégorie que j’appelle axiologiques »). Oublier de respecter un précepte d’hygiène explique-t-il, produit un dommage qui se déduit analytiquement de cet oubli (la sanction est comprise dans l’oubli lui-même : c’est la santé mise en péril) ; tandis que la sanction qu’entraîne la transgression d’une règle morale est liée synthétiquement à cette transgression, elle lui est extérieure, elle vient de la société, qui oppose au fautif le scandale et l’opprobre, la critique ou le mépris (Durkheim, Sociologie et philosophie, op. cit., p. 60 et suiv.).

     

    (à suivre)



    [1]Voir de ce point de vue ce qu’il faut considérer comme une erreur de M. Morey dans l’article, « Sur le style philosophique de Michel Foucault. Pour une critique du normal », in Michel Foucault philosophe. Rencontres Internationales, Paris, 9, 10 et 11 janvier 1988, Seuil, 1989.


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