Séance 5
LES ALLEMANDS EN FRANCE (suite)
Voici la question que nous pouvons poser après les indications de la séance précédente : pendant l’Occupation, qui furent les Allemands en charge des pratiques de persécution ? Réponse : ce furent d’une part les officiers supérieurs de la Wehrmacht, à la tête de la troupe d’occupation (environ 20 000 hommes à Paris – remarque : le nombre total des soldats composant en France les troupes d’occupation est parfois estimé à 100 000 hommes en décembre 1941, mais 400 000 en mars 1942. Pour d’autres historiens, c’est beaucoup moins) ; et d’autre part les SS bien moins nombreux et, de fait, bien plus acharnés, à la tête des polices. Les plus importants de ces responsables SS, durant les deux premières années de l’Occupation, donc jusqu’à la fin 1942, se nommaient Karl Oberg, Helmut Knochen, Herbert Hagen, Kurt Lischka, Théodor Dannecker, Heinz Röthke. Eux sont les principaux responsables du malheur qui frappe les Juifs - mais aussi les Résistants, les francs-maçons, les gaullistes !
Parmi ces SS entièrement dévoués à la cause antisémite et bientôt à l’organisation du meurtre de masse, l’Obersturmbannführer Lischka (à ce grade en 1942) fut sans aucun doute l’agent le plus actif. Il secondait Knochen à la tête du Sipo-SD (réunion des polices et du contre espionnage au service de la Gestapo). Fonctionnaire de la Gestapo depuis 1935, Lischka sera présent à Paris jusqu’en 1943, et c’est à partir de 1942 qu’il dirigera la section parisienne du Sipo-SD. C’est à lui faut attribuer la conception et la mise en œuvre du vaste système de terreur dont la Gestapo fut l’organe central et qui conduisit des milliers de Juifs à Drancy d’abord, à Auschwitz ensuite. Dès 1940, Lischka avait sous ses ordres Dannecker, lui-même Judenreferent, en l’occurrence responsable du service IV J de la Gestapo, la section antijuive. A ce titre, Dannecker était aussi en charge du camp de Drancy. Après la guerre, Lischka parviendra à échapper à toute condamnation ; du moins jusqu’en 1979, lorsqu’il fut incriminé, à Cologne, en compagnie de Hagen et de Heinrichsohn (adjudant, un jeune homme qui secondait Röthke et qui semait a terreur à Drancy). Au terme de ce procès, Lischka écopera de dix années de réclusion - mais sur ces dix années il ne passera en réalité en prison que cinq, pour raison de santé. Libéré en 1985, à 75 ans, Lischka mourra dans une maison de retraite en 1989.
Comme le dit S. Klarsfeld : la Gestapo, les interrogatoires ultra violents de la rue des Saussaies, les rafles, c’était Lischka ! A quoi il faut encore ajouter : l’étoile jaune, la rafle du Vel d’Hiv… entre autres mauvais coups !
En fait, Lischka avait été retrouvé par Beate et Serge Klarsfeld avant 1979, en 1971. Ces derniers avaient même imaginé de l’enlever pour le faire comparaître en France (où il avait été déjà condamné à la prison à vie par contumace, pour crime de guerre), mais ce projet fut abandonné. S. Klarsfeld a raconté les grandes lignes de cet épisode dans un dossier de la revue du Ministère de la Défense (Direction de la mémoire, du patrimoine et des archives), Les chemins de la mémoire, n° spécial « Dans les archives secrètes de la Seconde Guerre mondiale », décembre 2015, p. 86-87.
1) Quand on s’intéresse aux pratiques de persécution, il faut d’abord se représenter la différence d’approche de ce sujet entre les Allemands eux-mêmes, à savoir d’un côté les militaires, la Wehrmacht (qui a ses propres policiers, les Feldgendarmen), et d’un autre côté les polices proprement dite, encadrées par les SS. Le conflit, qui prend parfois des formes éruptives, tient simplement à ce que les dirigeants de la Wehrmacht ne font pas de la persécution des Juifs une question prioritaire. C’est dire que la divergence ne porte pas sur le fond, mais seulement sur la forme : tous admettent la nécessité de persécuter et d’éliminer les juifs, mais ils divergent sur le moment et le moyen.
En 1940, après sa victoire, la Wehrmacht est en France l’autorité suprême, donc il lui revient d’assurer le maintien de l’ordre. Et le commandement militaire de la Wehrmacht, le Militärbefehlshaber in Frankreich, MBF, assume d’autant plus le maintien de l’ordre que les Allemands, à défaut d’obtenir la cessation des combats avec l’Angleterre, se mettent dans le cas d’attaquer cette dernière, et, pour cela, misent sur une France pacifiée, dont ils pourraient piller les ressources et dont la population et les fonctionnaires aux ordres, ne poseront aucun problème.
A la tête du MBF, qui a jeté l’ancre à l’hôtel Majestic, il y a, en octobre 1940, Otto von Stülpnagel, nommé gouverneur militaire (à qui succédera son cousin Henrich en 1942). Sur le MBF repose donc entièrement l’appareil d’occupation – l’autorité militaire aura d’ailleurs la haute main sur le processus de spoliation des biens juifs, l’« l’aryanisation » des entreprises juives (cf séance 1). Philippe Burrin, dans La France à l’heure allemande. 1940-1944 (Paris, Seuil, 1995), précise en outre (chap. VI) que le MBF se divise en deux états-majors. L’un, dirigé par Hans Speidel (où s’active aussi l’écrivain Ernst Jünger) s’occupe des questions militaires, et l’autre, dirigé par Werner Best, le juriste, s’occupe de l’organisation de la vie sociale en zone occupée.
Voyons les SS, dont j’ai déjà dit les noms. En 1940, dès la fin du mois de juin, peu après la victoire, Knochen, SS-Sturmbannführer (commandant SS), est l’officier qu’Heydrich envoie à Paris pour que le Sipo-SD soit présent. Knochen, par conséquent, arrive dans le sillage de la troupe. Il a une vingtaine d’hommes avec lui (parmi lesquels Hagen – tandis que Lischka sera nommé un peu plus tard, le 1er novembre) ; et à eux tous, ils composent l’Einsatzkommando Frankreich, qui a une mission de renseignement – ce qui est la vocation de leur institution. Pratiquement, ce commando installe une antenne du Sipo-SD avec l’objectif de détecter et réprimer d’éventuelles menées anti-allemandes. Ce groupe comporte plusieurs officiers SS du SD, principalement issus de la section VI du RSHA. Ils sont, pensent-ils, les hommes de la situation. On peut… on doit compter sur eux. Mais comme à ce moment la puissance occupante, la Wehrmacht et son commandement militaire, le MBF, je l’ai dit, ont logiquement la responsabilité du maintien de l’ordre, ce que leur propre police (la Feldgendarmerie) peut assurer, Knochen et son groupe de vingt personnes arrivent discrètement, en secret, pour ne pas heurter la susceptibilité des autorités du MBF (voir Patrice Arnaud et Fabien Théofilakis, dir., Gestapo et polices allemandes, France, Europe de l’Ouest, 1939-1945, CNRS Editions, 2017, p. 21). Autre discussion, puisque secret il y a, on se demande si les membres du commando ont revêtu un uniforme ou une tenue civile ?… Il semble qu’ils aient porté un uniforme de la SS avec le losange du SD.
Peu après, Heydrich va envoyer en France un second commando, guère plus important que le précédent, et, cette fois, avec le prétexte d’assurer la sécurité des dirigeants nazis à l’occasion d’un défilé de la Victoire prévu à l’automne 1940. En réalité l’intention est surtout de renforcer le premier groupe.
Finalement, en mai 1942, après bien des péripéties (je passe très vite sur ce point), la dissension entre l’armée et les SS sera tranchée, à Berlin, en faveur des SS, si bien que le Sipo-SD (donc le SD et la Gestapo) seront affranchis de la tutelle du commandement militaire, laquelle ne pourra plus assurer les tâches de maintien de l’ordre sans la police donc sans les SS et la Gestapo. C’est à ce moment qu’Heydrich vient en personne à Paris pour introniser Oberg en tant que « Chef supérieur de la police et des SS en France », ce qui fait de lui le supérieur de Knochen. Le décret du Führer du 19 mars 1942 qui institue Oberg à cette fonction et lui donne pour mission de diriger l’ensemble des forces de répression, énonce notamment que ce dernier est « personnellement et directement subordonné au commandement militaire » ; et, plus loin, qu’« il a le droit de donner des instructions aux autorités et forces de police françaises et le droit de les contrôler… » ; et aussi qu’il reçoit ses instructions à la fois du commandement militaire, pour ce qui tient à la sûreté, et du Reichsführer SS, pour ce qui tient aux activités répressives de la police de même qu’aux questions raciales.
Heydrich a par ailleurs une autre une raison de venir à Paris : le Sipo-SD intègre pour l’occasion des officiers issus de la police secrète militaire, la Geheime Feldpolizei, GFP, six groupes de cent hommes à Paris, vingt-deux groupes au total, dont dix-huit sont retirés à la Wehrmacht pour passer sous l’autorité du Sipo-SD, ce qui attribue à la Sipo-SD plus de 2500 hommes (contre 300 auparavant). En plus de cela les nazis peuvent compter sur les unités de l’Orpo, une police dirigée par un chef, Befehlshaber der Ordnungspolizei, et qui comporte près de 2500 hommes en 1942, en zone occupée (un effectif réparti dans des bataillons de 450 hommes).
En zone occupée, les équipes du Sipo-SD (et de la Gestapo) s’installent à Bordeaux, Poitiers, Angers, Rennes, Rouen, Orléans, Dijon, Chalons sur Marne, Nancy, Saint-Quentin. A Paris, elles gîtent à deux endroits, d’une part au 11 de la rue des Saussaies, un ancien immeuble de la sûreté nationale, et d’autre part au 76 de l’avenue Foch. Au début de l’Occupation, la principale activité du Sipo-SD encore sous la tutelle de la Wehrmacht consiste à livrer des informations au commandement militaire et, accessoirement, au RSHA. Les deux groupes, le militaire et le policier, se consacrent alors au renseignement, dans le contexte de leur combat contre les adversaires idéologiques du Reich (je rappelle que le SD est un organe de contre espionnage primitivement consacré au repérage des ennemis infiltrés dans la parti nazi, puis mis au service de la Gestapo). A ce moment, une liaison très serrée, quotidienne, est établie entre les services de police allemands et les français de la préfecture de police. En même temps, Knochen est chargé d’entretenir des rapports positifs avec le gouvernement maréchaliste. Avant 1942, on a pu estimer que l’action de Knochen et des services du Sipo-SD en France (à quoi s’ajoutent celles du contre espionnage de l’armée, l’Abwehr ), a permis chaque mois une trentaine d’arrestations. Knochen s’est également illustré par la contribution apportée aux auteurs des attentats contre les synagogues parisiennes au début d’octobre 1941...
Je signale qu’à ce moment, les Juifs capturés depuis août et internés à Drancy sont abattus par la faim et commencent à mourir… ce qui n’empêche pas quelques vedettes des arts et du cinéma de partir festoyer en Allemagne. Léon Werth écrit dans sa chronique, à la date du 15 décembre 1941 : « J’apprends qu’une centaine de Français seront fusillés à Paris. J’apprends en même temps que Derain, Vlaminck, Segonzac, d’autres peintres, des musiciens, des écrivains, ont accepté l’invitation d’Hitler au beau voyage en Allemagne. » (C’est un fait qu’au fort du Mont Valérien, le 15 décembre 1941, 75 otages ont été fusillés - communistes, et Juifs prélevés à Drancy. A cet endroit précis, le Mont Valérien, le nombre de personnes fusillées au cours des quatre années d’Occupation s’élèvera à un millier au moins). Du voyage étaient aussi Van Dongen, le sculpteur Belmondo... Je lis aussi de Léon Werth une phrase certainement écrite après la guerre (bien que L. Werth prétende dans sa préface ne pas l’avoir fait), une phrase à laquelle je souscris sans peine :
« Le beau voyage… Peut-être, par la portière de leur wagon, agitèrent-ils leur mouchoir, pour saluer galamment quelques Français qu’un autre train emportait vers le camp d’Auschwitz, qui s’en allaient mourir au camp d’Auschwitz . / Quel beau documentaire ils auraient pu tourner ! (…) Analogies visuelles : un serveur aligne au plancher des bouteilles vides, des soldats allemands alignent au sol quelques cadavres d’otages français fusillés ». (Léon Werth, Déposition. Journal, 1940-1944, p. 185 – republié en 2007).
Prenons toutefois cette remarque avec prudence, car les déportations françaises vers Auschwitz n’avaient pas encore commencé en décembre 1941, la première étant de mars 1942…
2) Comment les Allemands du Militärbefehlshabers, rompus dans leur Reich à toutes les cruelles subtilités de l’exercice antisémite, prennent-ils en France des mesures efficaces dans le même sens? Ils édictent leurs fameuses ordonnances - sur lesquelles les polices et la Sipo-SD ont donné leur avis. C’est la catégorie de la (ou du) Verordnungsblatt des Militärbefehlshabers in Frankreich, qui s’applique aussi à d’autres mesures prises dans les territoires occupés, en France, en Belgique et au Luxembourg. Cette catégorie contient de très nombreuses ordonnances, décrets, etc., concernant toutes sortes de problèmes que se pose l’armée allemande - problèmes militaires bien sûr, mais aussi économiques, culturels, ou bien à propos des professions, des transports, des douanes. 230 textes prescripteurs ont été publiés jusqu’en 1944 sur tous ces sujets (voir Philippe Héraclès, La loi nazie en France, textes, Paris, Guy Authier, 1974).
Dans ce flot de décisions, la série antijuive, somme toute restreinte, démontre quand même le caractère implacable de la menace nazie. Ceci apparaît dans la mention par laquelle ces neuf ordonnances antijuives sont distinguées des autres : elle sont sous-titrées « Ordonnance relative aux mesures contre les Juifs » (« contre les Juifs » : gegen Juden – en lettres gothiques…). Toujours, oui toujours, pour les « Boches », le traitement de la prétendue « question juive » revêt un caractère de nécessité quasi obsessionnelle. En veut-on d’autres preuves ? Voici. En juin et juillet 1940, à peine les Allemands se sont-ils rendus maîtres de villages ou de villes françaises, qu’ils y instaurent un ordre racial nouveau et prennent pour cela des mesures explicites. Exemple, en Alsace, dans la petite ville de Gandrange, placée dans la zone interdite du Nord-Est (l’Alsace et la Lorraine étant annexées au Reich). A Gandrange, quasi désertée en juin 1940, les Allemands prennent tout de suite une incroyable série de mesures ; au 10 août, ils ont émis pas moins de 113 circulaires pour asservir les Juifs. Or ces derniers sont absents eux aussi, puisque ils ont été expulsés du territoire annexé et qu’ils ont été contraints de rejoindre la zone non occupée – en emportant au maximum 30 kg de bagages et 2000 francs en espèces. Mais peu importe aux Allemands : le 7 juillet, ils organisent un recensement des biens juifs et des propriétés de l’État et des Églises, en même temps qu’ils s’efforcent de connaître les diverses catégories sociales de la ville, professions, nationalités, associations et partis, y compris les anciens combattants et les pompiers, et qu’ils prononcent un ensemble d’interdits relatifs à la culture, comme la suppressions dans la bibliothèque d’une série de livres, notamment des traductions, « produits crispés de la mensongère propagande française et de la haine des peuples ». (Et bientôt l’usage de la langue allemande sera rendu obligatoire, alors que seront imposés des changements de noms pour les rues et pour certains bâtiments officiels, et que seront prévus des cours intensifs d’allemand dans les écoles - sur ces événements, on peut consulter le livre très documenté et exhaustif d’Henri Amouroux La vie des Français sous l’Occupation, Paris, Arthème Fayard, t. 1, 1961, p. 97).
Dans la zone occupée, les ordonnances antijuives sont donc elles aussi édictées et entrent en vigueur très rapidement… La 1ère, décrétée le 27 septembre 1940, prescrit pour la zone occupée un premier statut spécial des Juifs. Dans ce statut, la définition de la judéité est seulement religieuse (alors qu’elle est raciale, on l’a vu, dans le Statut français du 3 octobre). On lit au paragraphe 1 : « Sont reconnus comme Juifs ceux qui appartiennent ou appartenaient à la religion juive, ou qui ont plus de deux grands-parents (grands-pères et grands-mères) juifs ». Au paragraphe 2, il est dit que les Juifs partis pour la zone libre ne peuvent plus rentrer en zone occupée. Puis le paragraphe 3 décrète l’obligation du recensement : toute personne juive doit se présenter auprès du sous-préfet de son arrondissement pour se faire inscrire sur un registre ad hoc, et elle a pour cela jusqu’au 20 octobre inclus. Dans la foulée, un autre décret exige l’apposition sur la carte d’identité du nom « Juif », en grosse lettres capitales rouges, tâche qui incombe à nouveau aux autorités et à l’administration françaises. Le paragraphe 4 est celui qui impose aux entreprises juives de se signaler comme telles aux yeux de tous en plaçant dans leurs locaux une affichette en français et en allemand mentionnant « Entreprise juive ». On a vu qu’à la suite de cette ordonnance, l’administration et les fonctionnaires français, dans les préfectures et les sous-préfectures, se sont mis au travail dans le sens attendu par les autorités d’Occupation. C’est ainsi que le sous-préfet de Saint-Nazaire s’adresse au préfet de Nantes le 9 octobre 40 et lui demande « si la pancarte dont il s’agit, apposée aux frais des intéressés, doit être manuscrite ou imprimée, et si (…), les commerçants israélites qui ont souscrit dans mes services la déclaration prévue doivent être mis en demeure par les Autorités de Police d’effectuer cet affichage avant le 31 courant. » (je trouve cette citation sur le site Web du Service de documentation de l’Académie de Nantes). Donc les fonctionnaires se posent des questions… pour assurer la meilleure application des ordres qu’ils ont reçus de leurs chefs, et que leurs chefs eux-mêmes ont reçu des nazis !
La 2ème ordonnance allemande antijuive, publiée le 18 octobre 1940, s’intéresse à l’« organisation économique », autrement dit elle déclenche le processus d’ « aryanisation » qui, lui aussi, sera mis en œuvre par les services français sous l’autorité de Vichy. L’ordonnance exige le recensement de toutes les entreprises économiques juives, les intéressés ayant jusqu’au 31 octobre pour se plier à cette obligation ; et elle impose des nominations d’administrateurs provisoires pour liquider les entreprises considérées. J’en ai parlé précédemment (voir la séance 1 de cette année). Les biens des Juifs arrêtés ou enfuis sont placés sous séquestre.
Cette ordonnance sera suivie le 12 novembre par une instruction du MBF pour les « commissaires gérants des entreprises juives », prescrivant la vente ou la liquidation des entreprises juives. Le but tout à fait évident de ces mesures, est donc d’exclure les Juifs du circuit économique, et, en même temps, de s’emparer de leurs biens pour en faire profiter le Reich, ce qui s’appelle purement et simplement du vol. Comment réagit le gouvernement français ? Je l’ai dit aussi : il approuve la mesure tout en prenant conscience du risque de voir partir pour l’Allemagne les biens confisqués. Du coup est créé début décembre le Service de Contrôle des Administrateurs Provisoires, le SCAP, afin que les biens juifs restent entre des mains françaises.
La 3ème ordonnance antijuive date du 26 avril 1941. Elle décrète un nouveau Statut des Juifs qui renforce le précédent en adoptant cette fois le même point de vue racial (associé au point de vue religieux) qu’à Vichy. Est considéré comme juive toute personne qui a trois grands-parents « de pure race juive » ou deux seulement si elle appartient à « la communauté religieuse » juive, ou encore si elle a épousé ou épousera une autre personne juive. Le 14 juin, ce Statut sera étendu à la zone libre. Au paragraphe 3, l’ordonnance revient sur l’aryanisation économique en interdisant aux Juifs un certain nombre d’activités (au point 2, on trouve : « Dans aucune entreprise les juifs ne devront plus être occupés comme employés supérieurs ou comme employés en contact avec le public »), tandis que le paragraphe 6 prévoit d’autres mesures d’aryanisation et l’interdiction pour les Juifs de déménager. A la fin de cette année 1941, 2800 administrateurs provisoires gèrent environ 15 000 entreprises ou commerces juifs.
La 4ème ordonnance antijuive est publiée le 28 mai 1941. Elle interdit aux Juifs de participer à la circulation des capitaux et au commerce des marchandises. Le 13 août, une autre ordonnance (sans la mention « ordonnance antijuive ») interdit aux Juifs de posséder un poste de TSF, et prescrit que ceux qui en détiennent un doivent le remettre dans un commissariats de police, ou au maire de leur commune (le maire qui détient l’autorité de police), ou encore à la préfecture de police dans la Seine (et ce jusqu’au 1er septembre). Ensuite les postes sont saisis par l’armée allemande. On note à ce propos une protestation de l’amiral Darlan (qui est alors Vice Président du Conseil).
La 5ème ordonnance antijuive intervient le 28 septembre 1941. Elle décide que les commissaires-gérants des entreprises juives doivent déposer le produit net des biens vendus des Juifs à la caisse des dépôts et consignations. Ensuite, le 14, puis le 17 décembre 1941, une autre ordonnance, sans mention elle non plus de « mesure contre les juifs » édicte en son paragraphe 1 : « Les juifs ne peuvent disposer de biens dont la libre disposition n’a pas encore fait l’objet de mesures restrictives ou les transférer en un autre lieu sans l’assentiment du Service du Contrôle. ». Le paragraphe 3 impose pour les Juifs de la zone occupée l’amende d’un milliard décidée le 14 décembre par le MBF après divers attentats contre les soldats allemands (cf. Michel Laffitte, Juif Dans la France allemande, Paris, Tallandier, 2006, p. 103.). Le même texte décide qu’un Juif ne peut disposer pour lui-même de plus de 15 000 francs par mois.
La 6ème ordonnance, du 7 février 1942, décide un couvre feu : les Juifs ont désormais interdiction de sortir après 20 heures et avant 6 heures ; ils ne peuvent plus « changer le lieu de leur résidence actuelle » (avant cela, il y avait déjà eu des mesures en ce sens : il fallait faire connaître un changement de domicile, etc.).
Le 24 mars 42, le 7ème ordonnance modifie la troisième, du 26 avril, sur le Statut. « Est considérée comme juive toute personne qui a au moins trois grands-parents de pure race juive » : ceci ne change pas ; en revanche est nouveau ce qui suit : « Est considéré ipso jure comme de pure race juive un grand-parent ayant appartenu à la religion juive… ». Encore le compromis entre race et religion ! Avant cela, la 3ème ordonnance disait : « ayant appartenu à la communauté religieuse juive ». En plus, aux paragraphes 2 et 3, les personnes identifiées comme juives mais qui, auparavant, n’entraient pas dans cette catégorie, font désormais l’objet des autres mesures visant les Juifs, en particulier les interdits économiques et professionnels.
La 8ème ordonnance allemande, du 29 mai 1942, est la plus connue. C’est l’ordonnance qui rend obligatoire, en zone occupée, le port, en public, de l’étoile jaune, dès l’âge de six ans. Cette ordonnance entre en vigueur le 7 juin suivant, en précisant :
« L’étoile juive est une étoile à six pointes ayant les dimensions de la paume d’une main et les contours noirs. Elle est en tissu jaune et porte, en caractères noirs, l’inscription ‘Juif’ ; et surtout cette marque « devra être portée bien visiblement sur le côté gauche de la poitrine, solidement cousue sur le vêtement » (cité, entre autres, par M. Laffitte, idem, p.127).
Concrètement, on doit acquérir trois étoiles en échange d’un point de la carte de vêtements et d’articles textiles. Le port de l’étoile est prescrit non en zone libre mais en zone occupée, par définition (puisque c’est une émanation de l’Occupant). Il est par ailleurs remarquable que dans cette zone occupée, l’étoile est obligatoire y compris dans les camps d’internement comme Drancy qui pourtant ne sont peuplés que de Juifs !. Cette mesure est donc bien une nouvelle étape dans les brimades destinées à rendre aux Juifs la vie difficile, pénible, dangereuse…, en même temps qu’elle complète le dispositif de surveillance. Comment les personnes ont-elle vécu cette humiliation ? On a sur ce sujet de nombreux témoignages. En voici un, celui d’Hélène Berr qui, à l’occasion de sa première sortie dans la rue avec l’étoile, le 9 juin 1942, confie à son journal :
« Je suis éreintée comme si j’avais fait une promenade de cinq kilomètres. J’ai la figure tendue par l’effort que j’ai fait tout le temps pour retenir des larmes qui jaillissaient je ne sais pourquoi. » ; « C’était comme si j’avais eu une marque au fer rouge sur le front » (Hélène Berr, Journal, op. cit., p. 58 et p. 61).
Le 8 juillet 1942, la 9ème ordonnance parachève l’attaque contre la vie normale des Juifs : elle leur interdit de fréquenter les salles de spectacle et les établissements ouverts au public, de se rendre dans les magasins avant 15 heures et après 16 heures, d’utiliser les cabines téléphoniques etc.. Hélène Berr, dans son journal, à la date du 10 juillet nous renseigne à nouveau sur ce douloureux épisode en écrivant :
« Nouvelle ordonnance aujourd’hui, pour le métro. D’ailleurs ce matin, à l’Ecole militaire, je me préparais de monter dans la première voiture lorsque j’ai brutalement réalisé que les paroles du contrôleur s’adressaient à moi : ‘Vous là-bas, l’autre voiture’. J’ai couru comme une folle pour ne pas le manquer, et lorsque je me suis retrouvée dans l’avant-dernière voiture, des larmes jaillissaient de mes yeux, des larmes de rage, et de réaction contre cette brutalité./ Les Juifs n’auront plus le droit non plus de traverser les Champs-Elysées. Théâtres et restaurants réservés. La nouvelle est rédigée d’un ton naturel et hypocrite, comme si c’était un fait accompli qu’en France on persécutait les Juifs, un fait acquis, reconnu comme une nécessité et un droit » (Hélène Berr, idem, p. 102.).
En fait, l’interdiction à laquelle fait allusion Helène Berr, et elle l’a déjà fait le 9 juin, est une mesure prise par le préfet de la Seine le 7 juin suite aux exigences allemandes, donc alors que l’ordonnance sur le port de l’étoile jeune entre en vigueur : les Juifs ne peuvent plus monter dans le métro que dans la dernière voiture de la rame.
Le 2 décembre 1942 est édictée une ordonnance sur la dévolution des biens des juifs allemands ou ayant possédé la nationalité allemande. (Idem le 15 septembre 1943 pour les Juifs ayant été ressortissants du protectorat de Bohème Moravie).
Si la neuvième ordonnance achève la série des principales mesures antijuives, c’est sans doute parce qu’à partir de juillet suivant, l’organisation de la déportation et des massacres dans les camps d’extermination est l’axe essentiel et quasi unique de la politique antijuive. Il faut comprendre qu’avec les ordonnances allemandes, comme avec les lois françaises discriminatoires (le statut français du 3 octobre, la loi du 4 octobre), on a un courant cherchant, à travers les interdictions qui infligent toutes sortes de brimades et d’humiliations, à réduire la vie à la seule nécessité de la survie, à créer une existence dépourvue de tout plaisir et privée de toute facilité : il faut que cette existence ne comprenne aucun confort, aucun agrément, et que tout lui pénible. On le voit en Allemagne avec Victor Klemperer, dépossédé de sa maison, de son automobile, et même de son chat, qu’il doit faire supprimer. Ceci nous donne une idée de la « méchanceté ontologique », comme disait Jankélévitch, dont les nazis ont été capables. Comment nuire aux Juifs, le plus possible, alors qu’on n’a pas forcément encore décidé de les tuer ? Il faut les maltraiter infiniment, et, par conséquent, leur confisquer tous les ornements de la vie civilisée, leur barrer l’accès à tout ce qui pourrait leur donner une sensation de douceur, un sentiment de tranquillité, un plus ou moins grand bien-être dans la société moderne.
Le 22 juin, R-R. Lambert rédige un exposé synthétique des événements antijuifs survenus depuis les débuts de l’Occupation, qu’il intitule « La propagande antisémite depuis la guerre ». Et concernant la période d’octobre 1940 à juin 1941 (dates des deux statuts français des Juifs), il commence par dire : « Après la publication du Statut, la propagande antisémite a pris en France l’aspect méthodologique et scientifique qu’elle avait jusqu’ici en Allemagne. » Puis il décrit l’acharnement des autorités et des supports médiatiques (comme on ne disait pas). Il note que cette propagande n’a pas encore gagné la masse de la population, mais il admet aussi :
« Ainsi se crée une atmosphère déprimante pour la communauté juive elle-même. On signale de nouveaux suicides, des décisions désespérées, des abandons. (…) Dans les relations avec les autorités, il m’est en outre pénible de constater que les thèmes de la propagande antisémite sont souvent repris comme des vérités d’expérience dans des conversations qui devraient avoir un caractère technique et servent de justifications après coup aux mesures les plus sévères et les plus injustes. » (R-R. Lambert, Carnet d’un témoin. 1940-1943, Paris, Fayard, 1984, p. 110).