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2021-11 Polices politiques

Séance 11

INSTITUTIONS ET MILICES DE LA GUERRE NAZIE (4)

LES POLICES POLITIQUES

 

J ’ai déjà dessiné les grands traits de la réorganisation nazie des polices allemandes. Je renvoie au cours de 2020, séance 4. A cette occasion, j’ai notamment traité de la Gestapo. Je n’ai donc besoin maintenant de procéder qu’à des rappels ; mais que je vais assortir de quelques remarques complémentaires, qui me permettront d’envisager la complexité pour ne pas dire la confusion régnant au sommet et à la base du pouvoir nazi. C’est un désordre que plusieurs historiens ont souligné, pour marquer que le pouvoir nazi procède à un très grand nombre de transformations qui sont autant de destructions des institutions démocratiques qui ne créent cependant aucun environnement étatique consistant, sécurisant, aidant, etc.

 

1) Sur la Gestapo.

La Geheime Staatspolizei, police secrète d’État, fut créée en avril 1933 par Göring, en Prusse (État ou région - Land - dont Göring était ministre et Président). C’était pour l’essentiel un service de renseignement, le policier gestapiste ordinaire étant donc un espion… mais un espion de l’intérieur  et devant agir vers l’intérieur de la société allemande. Il s’agissait de surveillance et de répression des opposants, de quelque nature qu’ils fussent, adversaires politiques, ennemis du régime, etc. En d’autre termes, les gestapistes furent un groupe violent voué à l’exclusion puis à l’élimination d’ennemis raciaux, ou bien plus généralement d’ennemis sociaux. La désignation de tels ennemis est fondamentale pour comprendre la mise en place de cette instance qui fut un des piliers du régime de terreur qu’on appelle nazisme… « Police secrète d’État » : ce titre est très éloquent, il ne faut pas l’ignorer. Bien sûr, dans le collimateur de la Gestapo figurent des gens innocents de tout crime, mais qui, censés être opposants au régime, peuvent faire l’objet de très graves maltraitances, allant jusqu’à la mise à mort. Dans le Journal de Viktor Klemperer, on voit des gestapistes surgir dans la maison où il a été contraint de se loger, à Dresde, en présence d’autres familles, et ces gestapistes, ne trouvant rien de très répréhensible selon leur propre loi à se mettre sous la dent (j’ai failli écrire : «  sous la matraque »!), se livrent, par pure méchanceté contre un Juif, à toutes sortes de brimades, par exemple jeter par terre et fouler au pied certaines réserves alimentaires  du couple! (Voir cet exceptionnel témoignage de Viktor Klemperer, publié après la guerre, notamment le t. 2, Je veux témoigner jusqu’au bout. Journal, 1942-1945, Paris, Seuil, 2000, qui contient de nombreux récits des agissements de la Gestapo, tous plus bêtes et méchants les uns que les autres - grossièretés, insultes, gifles, coups, etc.).

La date exacte du décret qui instaure la Gestapo est le 26 avril 1933 (cf. Jacques Delarue, Histoire de la Gestapo, op. cit., p. 74). Cette date est très proche de celle de l’arrivée d’Hitler au pouvoir comme Chancelier, le 30 janvier… Remarquez cette proximité. La Gestapo sera dirigée en 1934, par Reinhard Heydrich…

 

a) C’est donc en 1934 que la Gestapo fut placée sous l’autorité de Himmler et secondement de Heydrich, adjoint d’Himmler (Heydrich était officier de marine, enseigne de vaisseau de 1ère classe, mais remercié pour une raison obscure). En 1942, Heydrich sera mis hors jeu parce qu’exécuté par des Résistants, à Prague, le 27 mai… En fait, il est mort une semaine plus tard des suites de ses blessures. Je rappelle en passant que la mise à mort des 2,5 millions, au moins, de Juifs polonais a été codifiée en Aktion Reinhard, donc avec le prénom d’Heydrich, pour rendre hommage à sa personne et saluer sa mémoire !

Quand Himmler devient chef (et inspecteur) de la Gestapo, Heydrich prend donc la direction de l’administration correspondante, la Geheime Staatspolizeiamt, Gestapa, direction de la police secrète d’État, qui régit toutes les polices politiques du Reich. C’est au même moment que le Parti nazi décide que le Sicherheitsdienst, SD, service de sécurité du Reich, un organe de contre-espionnage dirigé vers l’intérieur du Parti, pour en détecter et en chasser les « ennemis » infiltrés (organe dont je traiterai plus tard…), devient officiellement le service unique d’information du Parti.

En suivant le récit d’Heinz Höhne (L’ordre noir, Histoire de la SS, Casterman, 1968 [1967], p. 109), nous apprenons qu’en 1934, un an après la création de la Gestapo, Himmler et Göring se sont en quelque sorte partagé les tâches. Alors qu’Himmler et Heydrich ont mis la main sur les polices régionales, les Länderpolizeien, donc qu’ils étendent leur emprise sur les polices politiques des Länder, Göring confie la Gestapo à Himmler (c’est-à-dire aux SS). Et réciproquement, la SS accorde son soutien à Göring dans son projet d’éliminer les SA et Röhm (ce qui arrivera lors de la « nuit des longs couteaux » à la fin juin 1934).

Pour définir l’idéal sur lequel se règlent les activités de cette ou ces police(s) politique(s), je citerai deux textes. D’abord un décret du 10 février 1936, dans lequel Göring, alors ministre de l’Intérieur de la Prusse (entre autres) et responsable du « Plan de quatre ans », déclare:

 

« La Gestapo a la tâche de rechercher toutes les intentions qui mettent l’État en danger, et de lutter contre elles, de rassembler et d’exploiter le résultat des enquêtes, d’informer le gouvernement, de tenir les autorités au courant des constatations importantes pour elle... ».

 

Ensuite, plus lointain, mais très significatif, un énoncé ô combien révélateur de ce que j’appelle une pratique de l’ennemi. C’est, dans le Bulletin d’instruction des SS (SS-Leitheft) du 22 avril 1936, la formule suivante :

 

« Dans la SS, nous parlons des juifs parce que le juif est l’ennemi le plus dangereux du peuple allemand » (cité par S. Friedländer, L’Allemagne nazie et les Juifs, op. cit., t. I, p. 201).

 

Je rappelle que parler d’ennemis n’est jamais anodin, puisque les ennemis sont ceux contre lesquels il faut engager un combat à mort. Dans cette perspective, dont j’ai assez dit qu’elle est un fondement du nazisme, c’est la politique elle-même qui est dépassée, détruite, dans la mesure où est politique, par définition, une lutte pour le pouvoir qui, en même temps, renonce au meurtre. Dans le même état d’esprit agonistique furent les policiers de la Kriminalpolizei ou Kripo, du Sicherheitsdient ou SD, service de renseignement des SS, et de la Sicherpolizei ou Sipo. La Gestapo fut d’ailleurs un département de la Kripo, cette dernière étant elle-même un secteur de la Sipo…. Ceci, qui rend les choses assez entremêlées, devrait s’éclairer plus loin.

 

b) Pour saisir les missions de la Gestapo, représentons-nous bien les deux grandes transformations et réorganisations de la ou des police(s) allemandes auxquelles procèdent les nazis - depuis le début de leur prise du pouvoir, je le redis.

- Il y a d’abord le décret fondamental du 17 juin 1936, qui unifie les polices, et qui vaut comme loi fondamentale de la Gestapo (cf. séance 4 de 2020). A ce moment, les administrations locales des Länder sont dépassées au profit du niveau fédéral, et de ce fait, la police tombe sous la coupe de la SS. Dans ce cadre nouveau, le terrain d’action de la Gestapo c’est l’Allemagne, donc, finalement, la société toute entière… Dans un premier temps la Gestapo  s’illustre à Berlin, puis elle étend son action à toutes les grandes villes en imposant des sortes de postes avancés dans des villes de moindre importance.

Cette unification des polices est le fait décisif pour comprendre le fonctionnement et l’évolution du régime.

Göring avait conçu pour la Gestapo quatre branches (je me réfère toujours à H. Höhne, L’ordre noir, op. cit.). Une branche pour l’administration et l’économie, une deuxième pour la justice, la troisième pour réglementer l’action de la police politique, et une quatrième consacrée à la police de sécurité. Mais Heydrich va refondre le tout et ne retenir que trois sous-sections. La I, pour l’administration et la justice, que va diriger Werner Best ; la II, sur la police et la sécurité, également dirigée par Best ; et la III qui organise la police politique, donc est au cœur de l’institution, où s’activent les anciens de l’équipe bavaroise d’Heydrich. Il y a dans ce dernier cas plusieurs sous catégories : l’une se consacre au « marxisme » (il s’agit d’éliminer socialistes et communistes), une deuxième porte sur l’Église et les groupes politiques de droite (donc les non nazis) ; et la troisième porte sur la défense de la race (c’est la sous-section contre les homosexuels, contre l’avortement, contre les rapports sexuels entre Juifs et non-Juifs)  et plus généralement contre les courants censés être hostiles que sont la franc-maçonnerie et les sectes religieuses. Je cite ces détails pour confirmer l’idée d’une extension indéfinie de la notion des « ennemis », les  personnes suspectes et à éliminer. Une note d’un commissaire criminel, Wendzio, énumère marxistes, communistes, Juifs, églises plus ou moins politisées, francs-maçons, opposants, mécontents politiques et apolitiques, réactionnaires de droites, saboteurs de l’économie, voleurs et criminels, homosexuels et avorteurs ; et la note précise que « leur influence s’exerce à l’encontre de la vigueur raciale et spirituelle du peuple allemand » (cité in Höhne, idem, p. 111). D’où les trois groupes visés par la Gestapo. Groupe A1 : les ennemis du régime à emprisonner en cas de mobilisation probable ; groupe A2 : les ennemis du régime à emprisonner en cas de mobilisation certaine ; groupe A3, non pas des ennemis, mais des gens..., à surveiller et emprisonner peut-être en temps de guerre. Les premiers ont un cavalier rouge en haut à gauche de la fiche qui leur est consacrée, les deuxièmes un cavalier bleu, les troisièmes un cavalier vert. Un deuxième cavalier à droite précise : rouge : communiste, rose : marxiste, brun : saboteur, violet : esprit critique.

N’est pas là, au total, ce qui marque la tendance des nazis à contrecarrer et supprimer toute pensée un tant soit peu déviante ?…

-Il y a ensuite, en septembre 1939, au moment où l’Allemagne envahit la Pologne, le regroupement de toutes les polices au sein d’un organisme unique, le Reichsicherheitshauptamt, RSHA, Office central de la sécurité du Reich, que va diriger le même Heydrich. (J’en traiterai plus tard, donc je n’insiste pas pour le moment). Karl Oberg, général de police SS, arrive alors à la tête des services policiers, d’après le vœu d’Himmler ; et c’est alors que la Gestapo devient l’organe central dont dépendent tous les autres services. Heydrich est en principe subordonné à Wilhelm Frick, ministre de l’Intérieur nommé par Hitler, mais il passera outre cette tutelle (Frick sera condamné à mort et exécuté par les alliés lors du procès de Nuremberg en 1946) .

 

La Gestapo comporte 35 hommes au début, en 1933, mais 607 en 1935, et la dépense pour entretenir ce groupe est passée de 1M à 40 M de marks . D’après Eric A. Johnson (La terreur nazie. La Gestapo, les Juifs et les Allemands « ordinaires », Paris, Albin Michel, 2001 ; un livre appuyé sur des études locales, très importantes pour apprécier la réalité objective en ce domaine), on peut penser que l’efficacité de la Gestapo, avec assez peu d’effectifs, aurait été bien plus faible sans l’apport des dénonciations effectuées auprès de ses services. En effet, précise Eric Johnson (idem, p. 32 et suiv.), si on cherche à évaluer l’emprise de la Gestapo sur la société et la population , on doit constater que cette emprise n’était pas si importante qu’on l’imagine après coup, ce qui veut dire que seul le rôle des citoyens, qui collaborent et dénoncent (et ils sont très nombreux à le faire!), peut expliquer le degré d’efficacité auquel la Gestapo est parvenue… Dans l’Allemagne nazie, la terreur n’était pas omniprésente, par conséquent il fallait bien que la Gestapo s’appuie sur une société civile qui avait toutes sortes de raisons de lui apporter son concours, y compris des inimitiés de voisinage, des récriminations à l’encontre de tel ou tel pour telle ou telle raison, presque futile parfois, et ainsi de suite. Dans un film récent diffusé sur la chaîne Histoire (sur L’ascension et la fin du IIIè Reich), dans le dernier épisode, sur la période 1943-1945, est évoqué le cas d’un chanteur en vogue qui un jour a la malencontreuse idée de faire en public une plaisanterie sur le Führer… Cette personne est ensuite dénoncée, si bien que peu de temps après la Gestapo l’arrête, et… finalement, la fait assassiner !

Dans le même ordre d’idées, il est patent que les juges et les tribunaux eux aussi ont contribué au déploiement des actions répressives. Car il va sans dire que la Justice et les juges n’intervenaient absolument pas dans les affaires de la Gestapo, qui pouvait donc sévir sans rencontrer le moindre obstacle.

Comme l’a relevé Hannah Arendt dans son étude du Système totalitaire, les personnes victimes étaient privées de tout traitement juridique : et, ne faisant l’objet d’aucun jugement, elles n’avaient donc aucun recours. Elles se perdaient dans l’ombre d’où les policiers sortaient pour les frapper…Heydrich pensait - et il avait enrôlé des juristes pour tenter de le montrer - que l’arbitraire était une forme supérieure du droit. Ceci correspondait à l’idée de W. Best d’après qui chaque ordre du Führer, en vertu du Führerprinzip, le « principe du chef », était en soi une véritable loi. Un commandement absolu. Conséquence : dans un tel système, « l’ État et l’individu ne peuvent pas être considérés comme des sujets juridiques ; l’ État n’est pas une fin en soi mais le moyen de réaliser les aspirations du peuple allemand que le Führer connaît » (dit Höhne, L’ordre noir, idem, p. 117 ). Dans ces conditions, avec ou sans raison, un condamné libéré pouvait dès sa sortie de prison être envoyé dans un camp de concentration... Heydrich devenait seigneur et maître de la vie et de la liberté des citoyens…

On peut dire que les procureurs et les juges se sont trouvé en harmonie avec la Gestapo. Johnson prend l’exemple d’un délit politique simple (après tout mineur), l’écoute de la BBC. Ce délit pouvait conduire, soit à un renvoi devant le tribunal local qui décidait acquittement ou une peine légère, soit à une comparution devant le tribunal du peuple (Volksgerichtshof), où, comme à Berlin, la peine de mort était fréquemment prononcée… Bref tout ceci révèle non pas un État tout puissant en son sommet de décision, mais des pénétrations et des interactions avec la population et avec différentes corporations (les médecins par exemple). D’où aujourd’hui des études comme celles de Christopher Browning ou de Daniel Goldhagen (qu’il faut lire!)… Pour ma part, je serais tenté, en plus, de voir dans ces interactions le cours normal d’une guerre menée contre la société, étant entendu que, comme guerre, elle recherche et obtient, si elle dure comme guerre permanente, des regards extérieurs pour accentuer sa propre vigilance, qui semble ne jamais se relâcher. C’est même cette surveillance de tous par chacun qui définit la maîtrise - ou l’espoir d’une maîtrise totale, totalitaire l’on veut… Voilà donc comment, d’après Höhne, la Gestapo parvenait à surveiller et contrôler de nombreux secteurs de la société… afin de traquer, réprimer et éliminer toute voix discordante. Ceci était d’ailleurs conforme à ce qu’énonçait W. Best, le juriste, créateur de la police politique dans le Land de Hesse, et qui, pendant la guerre, fera partie de l’administration des troupes d’occupation en France (il est mort tranquillement, longtemps après la guerre, en 1989), en affirmant :

 

« Toute idée politique hostile au régime doit être considéré comme une forme de maladie qui met en péril la santé de ce grand organisme qu’est le peuple ». Cité par Höhne, L’ordre noir, op. cit., p. 112).

 

L’envoi dans des camps de concentration fut rapidement adopté comme la pratique de base de la Gestapo… Car (lle fut habilitée à incarcérer à titre préventif tout citoyen jugé dangereux, sans limite de durée (une clause arbitraire qui, dans ce genre de régime, est essentielle pour frapper les victimes). Ce sera le cas en 1935 et 36 de 7000 « marxistes ».

 

Remarque

Le camp de concentration, KZ, Konzentrationslager), qui est au centre de la conception policière des nazis, n’est pas du tout fondé sur la vision rééducatrice qui est propre aux camps communistes (avec et après Staline du reste). En affirmant cela, je ne veux évidemment pas suggérer que les camps staliniens sont moins affreux et excusables ! Disons que chez les nazis, le KZ est explicitement prévu pour inspirer la terreur. Par là s’expliquent la présence d’instruments de torture dans les camps de Dachau, Buchenwald et Sachshausen. Aux prisonniers arrivants à Auschwitz, le commandant du camp Karl Fritzsch put asséner : « Oubliez vos femmes, vos enfants, votre famille ; ici vous allez crever comme des chiens ».

Pour rester maître de ce dispositif, Himmler ne cédera pas à Heydrich le contrôle des camps. La mission d’administration générale des camps sera confiée à Theodor Eicke, le meurtrier de Röhm, qui était par ailleurs commandant du camp de Dachau depuis 1933. Et ce sont les SS Totenkopfverbande, ou TV, les « associations à tête de mort », qui constituèrent la troupe chargée concrètement, au jour le jour, de la surveillance des KZ. Heydrich tentera de discréditer Eicke, sans y parvenir.

 

2) Sur la Sicherheitspolizei, Sipo.

La Sipo était de même complexion agonistique que la Gestapo, à laquelle elle fut très étroitement liée – quoique plus en retrait par rapport à la SS.

Avant les nazis, Sicherheitspolizei désignait l’ensemble de la police. Cet organe comportait deux branches : la Verwaltungspolizei (exemple : la police de la route) et la Vollzugspolizei : soit la police criminelle, police politique, la gendarmerie, les forces de l’ordre. Mais dans la période nazie, tout change avec le décret du 17 juin 1936 , par lequel Himmler est nommé chef suprême de toutes les polices allemandes, les dites polices sont désormais du ressort du Reich et non plus des régions. Je cite à ce propos le texte que j’ai présenté en 2020 dans la séance 4 :

 

« devenue nationale socialiste, la police n’a plus pour mission d’assurer un ordre établi par un régime parlementaire et constitutionnel. Elle est là 1° pour faire exécuter la volonté d’un chef unique ; 2° pour préserver le peuple allemand contre toutes les tentatives de destruction…

 

C’est alors qu’Himmler fait de la Sipo, confiée à Heydrich, un organisme nouveau, rassemblant la police criminelle (la Kripo) et la police secrète, la Gestapo, moyennant quoi l’opposant politique est assimilé à un criminel.

La Gestapo est sous les ordres d’Henrich Müller et la Kripo sous les ordres d’Arthur Nebe. La Sipo s’appuie logiquement sur deux instances administrative : 1) la Gestapa (Geheime Staatspolizeiamt), que j’ai évoquée ci-dessus et 2) le Landeskriminalpolizeiamt, LKPA, direction de la police criminelle, qui devient en juillet 1937 Reichskriminalpolizeiamt, RKPA. Dirigé par Arthur Nebe ce dernier organe administre la police criminelle sur tout le territoire du Reich.

La Vollzugspolizei  et la Verwaltungspolizei sont de leur côté fusionnées dans une police nouvelle dite Ordnungspolizei, Orpo, dont Kurt Daluege, autre SS (Obergruppenführer ou Général), est mis à la tête. C’est toujours Himmler qui coiffe le tout. L’Orpo réunit concrètement la Schutzpolizei (Schupo, police urbaine), la gendarmerie, et la police administrative, celle des voies d’eau, la côtière, la défense passive...

Dans ce cadre, la notion d’ennemi est très étendue ; elle en devient presque incertaine. Car l’idée de « criminalité » désigne en fin de compte trois groupes de sujets : a) les criminels condamnés au moins trois fois à au moins 6 mois ; b) les « asociaux » : mendiants, vagabonds, gitans, prostituées, homos, esprits critiques, ivrognes, pervers (sexe avec des Juifs), malades mentaux ; c) « ennemis du travail », qui sont des gens ayant refusé deux fois au moins, sans raison valable ( !?) ce qu’on leur propose.

Par ailleurs, si la Sipo fusionne Kripo et Gestapo sous la houlette de Heydrich, néanmoins, les centres Kripo régionaux d’un côté, relèvent bien de la police de sûreté et reçoivent donc leurs ordres du RKPA de Nebe ; mais d’un autre côté, sur le plan administratif, ils dépendent des préfectures de police régionales c’est-à-dire de préfets qui appartiennent à la direction de l’Orpo. Du coup, Heydrich fait nommer des Inspecteurs de la sûreté chargés de surveiller les préfets de police régionaux. Conséquence (à nouveau, j’entre dans la complexité pour qu’on saisisse les interventions incessantes des nazis, qui n’ont pas forcément un plan bien arrêté et créent ainsi un incroyable enchâssement de services et de hiérarchies bureaucratiques ) : les centres régionaux de Kripo ont deux têtes, d’une part les préfets et d’autre part les inspecteurs de la sûreté. Vous voyez la complexité, qui peut engendrer de fortes tensions entre les services et les hommes, et qui confine de ce fait au désordre permanent ? C’est en réalité un phénomène typique de la gestion hitlérienne des institutions. En plus, il faudrait ajouter à cela l’hostilité qui règne entre la Gestapa, dirigée par les bavarois de Heydrich, et le RKPA d’Arthur Nebe...

Au risque (assumé) de me répéter, je redis (cf. aussi cours 2020, séance 4) : quand Himmler regroupe l’ensemble des services de police, il divise le tout en deux branches. La première est l’Orpo, l’Ordnungspolizei, qui regroupe toutes les polices en uniforme ; et puis, la seconde branche est une nouveaauté , la Sipo, Sicherheitspolizei, police de sûreté, qui récupère tous les services d’enquête en civil, donc se fonde à la fois sur la Kripo (politique criminelle – l’équivalent de notre PJ) et sur la Gestapo. Et c’est alors qu’Himmler nomme à la tête de la Sipo toujours le même, Reinhard Heydrich. Retenez surtout l’essentiel à savoir que la Sipo couvre la Gestapo, même si, dans les faits, Sipo et Gestapo sont deux polices politiques, autonomes, qui ne rendent pas de comptes à l’extérieur d’elles-mêmes.

Voici un exemple de ce qui pouvait se passer…Concrètement, à quelles types d’activité ces polices se livraient-elles ? En voici la teneur. Le 27 janvier 1937, le Landeskrimilapolizeiamt LKPA de Prusse, qui est la centrale de la police criminelle allemande, envoie à tous les services régionaux de la Kripo l’ordre de mettre en fiche les individus dangereux, qu’il faut capturer. Ensuite, le 23 février, on programme l’action correspondante, et enfin le 9 mars, sur tout le territoire, 2000 hommes sont incarcérés « à titre préventif » dans quatre camps de concentration : Sachsenhausen, Sachsenburg, Lichtenburg et Dachau. L’opération se veut non politique : il s’agit de prévention du crime. Ce faisant, il est clair que l’opération se dispense purement et simplement des tribunaux, ou du moins qu’elle n’en appelle à aucune procédure judiciaire. En réalité, l’article 42 du Code pénal du Reich autorise à procéder à de telles arrestations. C’est même ce que tente de justifier W. Best en affirmant qu’il y a une sorte d’harmonie des organes du peuple, quand la police agit et que le criminel accepte cette incarcération. Dans ce cas, le peuple… comme dit M. Broszat, c’est une sorte de potager dont on retire régulièrement les mauvaises herbes (jolie métaphore, pour dire la guerre à la société civile).

 

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