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2021-5 La guerre nazie

Séance 5

 

LE NAZISME ET LES NAZIS COMME « GROUPEMENT AGONISTIQUE »

 

J’ai préalablement défini le nazisme comme une pratique criminelle. Je me propose donc de décrire le nazisme et l’histoire du nazisme sous l’angle, non pas unique mais principal, de son projet d’assassiner un peuple entier et, en outre, je le rappelle, de tenter de faire disparaître toutes les traces de l’existence antérieure  de ce peuple. Non seulement exterminer les personnes, mais parvenir à les exclure de l’histoire passée, les rayer de la mémoire collective afin que tout se passe comme si elles n’avaient jamais existé. C’est pourquoi le crime nazi est le plus monstrueux jamais imaginé et jamais commis. Cela étant, ce qui est difficile à saisir, comme je l’ai expliqué lors de la précédente séance, c’est la manière et les raisons pour lesquelles la pratique criminelle nazie a évolué entre 1930-33 et 1945 dans le sens d’une « radicalisation » au terme de laquelle a été mis en œuvre cette inflexible volonté de tuer (les Juifs avant tout mais pas seulement eux, ne l’oublions pas), ce qu’on peut considérer comme l’aboutissement de ce qui avait toujours été un désir de mort.

 

I LE GROUPEMENT AGONISTIQUE NAZI

Ceci me conduit aujourd’hui à fixer le fil conducteur de ma présentation : je pense qu’il est plausible, pour suivre l’activité des nazis avant et après leur accès au pouvoir d’État, d’observer le groupe et les institutions constitués par et autour du parti, le NSDAP comme un groupe de combat qui s’est donné le but de mener une véritable guerre contre plusieurs fractions de la population allemande. Or ces « fractions » dessinent un ensemble dont les contours ne sont pas fixés a priori, si bien que, en réalité, toute la population est ou peut être inquiétée, et qu’elle est de fait menacée. C’est ce qu’on appelle communément un régime de terreur. Je préfère parler d’une « guerre interne » ; et je choisis cette dernière expression de préférence à « guerre civile », ou même « terreur » qui sont toutefois assez proches de ce que je suggère maintenant. En réalité, la guerre interne dont je parle, qui peut utiliser des armes (armes à feu ou armes blanches), n’ a pas pour premier objectif de tuer tout le monde ; son objectif est de tuer certaines personnes (y compris de les tuer socialement, en les enfermant et les soumettant à des mauvais traitements répétés), tandis que les autres, tous les autres, subiront une domination absolue, au sens où leurs actes et même leurs pensées, donc leur expression, ne sont admis que s’ils sont conformes à la doctrine officielle, donc ne peuvent jamais s’opposer - faute de quoi ces personnes tombent dans la catégorie des ennemis purs et simples, qui seront un jour ou l’autre éliminés..

Remarque

Je précise que ce groupe nazi, animé par une volonté essentiellement agressive et mortifère dans sa double visée (des parias et des bons citoyens), c’est ce que j’appelle un « groupement agonistique » c’est-à-dire un rassemblement de personnes spécialement constitué et organisé en vue d’abattre des ennemis, surtout si l’on estime dans ses rangs qu’il s’agit d’ennemis mortels. C‘est pourquoi je parle davantage de « guerre interne » que de terreur. Le mot « terreur » suggère que le groupement se défend contre une menace. Ceci est en partie vrai, mais en partie seulement, car l’essentiel c’est le fait que ce groupe se met en position non pas de défense mais d’attaque contre des personnes ou des collectifs dont il est persuadé (sur un mode délirant, paranoïaque) qu’ils sont des ennemis mortels, comme je le disais, et donc qu’il doit, pour assurer sa propre survie, engager contre eux une lutte à mort.

De même que je n’utilise pas beaucoup le terme de « terreur », je me dispense de recourir à la théorie de l’État ou du  régime « totalitaire », qui laisse entendre que la répression est seulement destinée aux éléments déviants ou réfractaires, alors qu’elle est, dans la réalité pratique, je le répète, une guerre dont toute la population peut faire les frais.

Je vais donc décrire d’abord les pratiques violentes du nazisme, c’est-à-dire les fins et les moyens de cette guerre contre la population allemande. Ce que je cherche à saisir, en effet, c’est l’engagement essentiel et existentiel dans la violence que réclament et qu’effectuent les nazis comme groupe politico-milicien (un « groupement agonistique » ai-je dit) qui n’occupe le pouvoir d’État qu’en vue de mener, par le truchement de sa police et de ses milices ou d’autres instances de répression, un combat armé contre les fractions désarmées que sont les Juifs, les socio-démocrates, les communistes, les homosexuels, les handicapés, et toute personne, éventuellement dénoncée, qui dévie un tant soit peu de l’image de l’Allemand idéal, ou bien de de la doctrine national-socialiste officielle. Franz Neumann rappelle du reste que les Juifs ne furent pas les seuls à être envoyés dans les camps de concentration, car avec eux, notamment après le déclenchement de la guerre, il y a eu « des pacifistes, des conservateurs, des socialistes, des catholiques, des protestants, des libres penseurs et des habitants des pays occupés » (Béhémoth. Structure et pratique du national-socialisme, 1933-1944, Paris, Payot, 1987 [1944], p. 513).

On verra peut-être un paradoxe dans cette idée que les nazis font la guerre, par des moyens policiers et paramilitaires divers, à une population allemande qu’ils ne cessent par ailleurs de porter au pinacle. Car ils célèbrent la « communauté raciale » allemande (laVolksgemeinschaft ), en clamant qu’ils veulent la préserver de toute influence néfaste – et d’ailleurs Hitler souhaitait étendre cette population jusqu’à 200 millions de personnes (au lieu des de 65 millions que comportait l’Allemagne dans ses frontières traditionnelles) afin d’asseoir pour « mille ans » la domination mondiale dont il pensait qu’elle lui revenait de droit et de fait. Mais ce paradoxe n’en est pas un, justement parce que cette valorisation  de l’Allemagne repose sur l’illusion (paranoïaque) d’une âme germanique (déposée dans la Volksgemeinschaft) dont Hitler et les nazis pensent qu’elle doit être cultivée et affermie grâce à des dispositifs de contrôle et de répression. Voilà ce qui, par définition, oblige tout citoyen allemand à adopter une stricte discipline pour réfléchir ses actes, ses propos, voire ses pensées.

Je précise ce point. Le fait est que le groupe nazi, tel que je le qualifie (« groupement agonistique » ), une fois parvenu au sommet de l’État - qu’il va détruire, d’une part déclenche des guerres de conquête à l’extérieur de ses frontières, et d’autre part fait à l’intérieur une guerre systématique à l’encontre de sa propre population. C’est bien pour mener cette guerre interne  que les nazis ont instauré en 1933 une police politique, la Gestapo (« police secrète d’État », Geheimme Staatspolizei), ou bien qu’en 1936 Hitler a remis toutes les polices de l’Allemagne entre les mains de sa milice personnelle, la SS et son chef le Reichsführer-SS Heinrich Himmler secondé par le redoutable et venimeux Reinhard Heydrich. Même sorte de démarche avec la création en septembre 1939 de l’Office central de la sûreté du Reich, le Reichssicherheitshauptamt, RSHA, autrement nommé par ses opposants le « ministère de la terreur », qui réunissait sous domination SS toutes les polices et les services de renseignement issus du Parti, afin de lutter plus efficacement contre les « ennemis de l’État et du peuple ». Plus concrètement encore, il faudrait ranger dans la même rubrique l’ensemble des mesures permettant à partir de 1938 que le droit criminel dispose de nombreuses possibilités de condamnation à mort. Voir sur ce point (et sur bien d’autres) le très important livre de Martin Broszat, que j’ai plusieurs fois cité, L’État hitlérien. L’origine et l’évolution des structures du Troisième Reich, Paris, Fayard/Pluriel, 2012 [1970], p. 488 et suiv. C’est aussi dans cet cet esprit que sont sans cesse mobilisés les adultes, les hommes, les femmes, les jeunes gens, les garçons et les filles, tous étant obligés de participer à diverses associations, présentes dans tous les domaines de la vie sociale, le travail, les loisirs, l’éducation, les relations publiques et privées, etc.

On peut dire qu’Hannah. Arendt (et d’autres après elle), a une juste intuition d’un tel engagement des nazis dans une guerre sans fin contre l’Allemagne et les Allemands, lorsqu’elle parle du « mouvement »incessant que les régimes totalitaires impriment à la population et à la société toute entière (ce qu’on peut éventuellement rapprocher de l’idée trotskiste de « révolution permanente »), dans le but de dresser cette population à combattre toutes les personnes et les groupes inassimilables par la dite communauté allemande (voir H. Arendt, Le système totalitaire, op. cit., chapitre II : « Le mouvement totalitaire ». Voir aussi Emilio Gentile, Les religions de la politique. Entre démocraties et totalitarismes, Paris, Seuil, 2005).

Rien ne montre mieux l’entreprise guerrière dirigée contre l’Allemagne que la volonté exprimée par de Hitler à ses généraux juste avant de s’avouer militairement vaincu à l’Est par l’Armée rouge et à l’Ouest par les alliés, de punir le peuple allemand qui, selon lui, n’a pas été à la hauteur du grand dessein du « Reich de mille ans ».

De plus, sans la prise en compte de ce phénomène de guerre interne, de cet appétit de violence destructrice, on ne comprendrait pas l’élément irrationnel de la politique « totalitaire », qui poursuit à toute force ses buts d’anéantissement (en premier, l’’extermination des Juifs ), alors que cette pratique impose des dépenses de forces mentales et matérielles qui obèrent la guerre par ailleurs menée contre des armées étrangère (Un fait commenté par R. Aron, in Démocratie et totalitarisme, Paris, Gallimard, 1965, p. 297-298).

En conséquence d’un principe d’explication qui attire l’attention sur la guerre que les nazis dans l’État (ou du moins les organes du NSDAP qui y sont substitués (pour saisir la dissolution de l’appareil d’État au profit d’organismes parallèles, voir - Hans Mommsen, Le national-socialisme et la société allemande. Dix essais d’histoire politique et sociale..., op. cit., p. 76 et suiv.) poursuivent contre le peuple Allemand dans sa diversité, on concevra, qu’il n’est plus possible de retenir comme critère d’analyse l’insistance sur l’unité du peuple – que les nazis espéraient ranger en bon ordre derrière le drapeau à croix gammée. Car en fait, au-delà du projet d’une fusion identitaire raciale des individus dans leur ensemble national, la totalité indivise qui se nomme « communauté populaire » (Volksgemeinschaft), au-delà de ce fantasme d’une masse heureusement unanime dans son enthousiasme collectif, la pratique nazie réelle est au contraire celle de la division, de la soustraction, de l’amputation, bref de la destruction du commun des villes, des rues et des quartiers, des villages ou des assemblées de toutes sortes, politiques, syndicales, etc., une « diminution » a dit Himmler (cité par Alain Besançon, Le malheur du siècle. Communisme, nazisme, Shoah, Paris, Perrin, , 2005 [1ére édition, 1998], p. 46). Fions-nous à l’excellente formule de cet auteur qui parle aussi d’une : « vocation à exterminer tranche après tranche toute l’humanité » (A. Besançon, idem, p. 8). Si on observe la réalité des pratiques violentes, dont la création des camps de concentration dès 1933 n’est pas la plus anodine, alors, on est bien contraint de considérer comme une cause seconde, voire seulement comme une justification après coup, une « rationalisation » au sens freudien, la recherche d’une totalité fermée et sereine nommée Allemagne. Ne basons pas nos explications sur l’image, tant appréciée par les nazis, d’un peuple allemand qui ne serait fait que personnes semblables dans leur fidélité à une Église sacro-sainte et à son prophète nommé Adolf Hitler. L’apparence religieuse de ce genre de régime « totalitaire » ne doit donc pas nous inciter à en accréditer l’illusion. Nous devrions prendre avec précaution une expression comme « religion politique » qu’on a parfois été tenté d’utiliser pour qualifier la pratique et la politique nazies. Je pense à l’usage (discutable selon moi) de cette expression par Raymond Aron (Démocratie et totalitarisme, Paris Gallimard, 1965). Sur cette notion, je renvoie à la belle étude d’Yves Bizeul, « Le statut de la sainteté dans les ‘religions politiques’ », in Conserveries mémorielles, : http : // journals.openedition.org/cm/1643. Marcel Gauchet a spécialement exploré le point de vue de l’unité comme point de vue religieux (ce que je ne crois pas indispensable, donc). Voir notamment L’avènement de la démocratie..., op. cit., p. 521 et suiv... Voir aussi les analyses de Claude Lefort, et les commentaires publiés sur cet auteur par la revue Esprit, dans son n° 451, janvier-février 2019.

H. Arendt, dans Le système totalitaire (op. cit., p. 87), perçoit bien que le principe de la Volksgemeinschaft voue « à leur perte tous les peuples, y compris les Allemands ».

 

II TOTALITARISME et VIOLENCE

 

Pour conclure sur ce qui précède, je résume en quelques mots le point de vue que je me propose d’adopter pour décrire le nazisme non pas tant comme système de gouvernement (« totalitaire »), mais comme une pratique à orientation fondamentalement agonistique et criminelle. Je dirai que les nazis ont fait effort pour construire une sorte d’ersatz d’État qui, au contraire de l’État normalement défensif par rapport à une menace extérieure et normalement protecteur de sa population (comme les paysans du Moyen Age se réfugiaient dans le château fort de leur seigneur - qui cependant les saignait à blanc), s’organise de façon à mener une guerre sans fin à la propre population de son ressort, quels que soient les avantages par ailleurs concédés à cette population par rapport à d’autres, promises à l’esclavage ou à l’anéantissement pur et simple.

 

Remarque : pour préciser les objections que j’adresse à l’approche communément admise du nazisme.

Je constate d’entrée de jeu une difficulté de cette approche qui est celle de la philosophie politique dans sa tentative pour rendre compte du phénomène nazi, dès lors que, pensé comme phénomène « totalitaire », il est avant tout compris dans un processus de destruction de la démocratie libérale autrement dit de destruction, d’une part de la représentation politique en général (donc le suffrage et le pluralisme), et d’autre part de ce qui est la finalité de cette représentation, à savoir le fait de suspendre l’élaboration et la décision des lois à un échange d’arguments, à la confrontation des opinions, des doctrines, au fait qui consiste à parlementer en vue de dégager une majorité, comme on le fait dans différentes instances comme... des parlements, précisément. Voilà donc ce que le nazisme a détruit afin d’établir une emprise mentale et physique sur les masses. Ceci est tout à fait exact, je n’en disconviens pas. D’autant moins que c’est très évident. Mais si on s’arrête à cela, et si on n’a que cela pour critère d’analyse, alors on se contente de situer le nazisme dans un cadre politique, et c’est là ce qui me semble insuffisant parce que, selon moi, ce qui caractérise le nazisme est hors de la politique. Le nazisme, ce n’est pas seulement et, dirai-je même, ce n’est pas d’abord une politique en ce sens. C’est bien plutôt, j’y ai assez insisté, une production spécifique de violence, avec des moyens eux-mêmes spécifiques, inédits, donc une violence mise en circuit et qui s’écoule à la place du « jeu » politique » moderne, le jeu représentatif et parlementaire dont je viens de parler, et aussi, en arrière-pan, le jeu des juridictions, des organismes de conseil, des administrations, avec des centres de pouvoir autonomes, etc.

 

Il faut comprendre que ce jeu complexe, tel qu’il s’exerce dans l’État démocratique, est destiné à mettre fin, disons au moins à endiguer et limiter... la violence, les meurtres, la destruction physique d’adversaires considérés comme des ennemis : c’est donc pourquoi ce jeu normal a été systématiquement empêché et supprimé par les nazis. De ce point de vue, le nazisme renoue avec de très vielles pratiques de violence, et on peut y voir une formidable régression, un retour à une sorte de tribalisme anté-historique...

De ce fait, ce n’est pas non plus une religion de substitution, même s’il a tenté de se faire passer pour une nouvelle Église, porteuse dune culture sacrée (la culture raciste dont j’ai déjà traité l’an passé séance 8).

Je propose donc de décrire le nazisme :

a) comme une activité de lutte, de guerre contre la population allemande (avec un courant de répression fondamental et permanent, sous forme d’arrestations, détention, assassinats, etc.), donc une activité qui fragmente infiniment la société réelle dans l’espoir de n’avoir un jour plus affaire à rien d’autre qu’à une sorte de groupe ethnique représentant l’âme éternelle de la race (la race des « seigneurs » en l’occurrence), que refléterait l’unité du peuple . Ceci pourrait se déduire de l’étude fort intéressante de Wolfgang Sofsky, même si cette étude se donne pour objet la « terreur », notion, je l’ai dit plus haut, que je trouve limitative (L’organisation de la terreur. Le camp de concentration, Paris, calmann-lévy, 1995 [1993]. J’apprécie cependant beaucoup certains passages (et le livre entier, bien sûr) , exemple la p. 37 qui définit le camp comme un « laboratoire de la violence » qui « supprime les frontières de la cruauté ».

b) cette activité s’appuyait sur la création et l’accroissement (vertigineux en réalité) des succursales militarisées qui, au total, composèrent une impressionnante soldatesque (que je décrirai donc en premier). Je pense aux SA (décapités, il est vrai, lors de la « nuit des longs couteaux » fin juin et début juillet 1934, pour des raisons que je dirai), puis aux SS, avec Himmler à leur tête, bientôt distribués en différentes branches, dont la branche strictement militaire de la Waffen SS… Ces organismes de terreur finirent par comporter des effectifs qui se chiffraient en millions d’hommes ! En plus de cela, les nazis parvinrent à ériger et à maîtriser plusieurs autres institutions de répression et de guerre, parfois créés à l’intérieur des organes policiers existants. J’en parlerai précisément plus loin également…

c) en même temps, cette activité cherchait à agréger le plus possible d’individus au groupement agonistique, le groupe militaro-sectaire du Parti et des ses organes hors et dans l’État (quand les nazis occupent le pouvoir).

d) de façon très logique puisqu’il est question de guerre (si l’on accepte mon hypothèse), la population allemande non enrôlée au (aux) groupement(s) agonistique(s) de base était systématiquement mobilisée. J’ai bien dit toute la population allemande : les travailleurs, les jeunes adultes, les enfants et les adolescents, le femmes et les jeunes filles, toutes les catégories étaient invitées à rejoindre des organismes spéciaux, dont le plus connu, qui devint même obligatoire en 1936 pour tous les enfants au dessus de 10 ans (garçons et filles dans des sections différentes), se nommait la Jeunesse hitlériennes (Hitlerjugend).

Je tiens cette forme douce de mobilisation pour un élément essentiel du projet des nazis, qui était bien le projet de mener une guerre interne tous azimuts… Parmi les autres faits allant dans le même sens, j’ai évoqué les appareils policiers nazis (comme la Gestapo), ainsi que la formation et l’utilisation de la gigantesque soldatesque paramilitaire des S.A. puis des S.S. (que je décrirai plus loin).

Sur un plan plus général, il faut en outre mesurer l’extraordinaire présence des soldats et la prégnance de l’instance militaire ou para-militaire dans la pratique politique des nazis (une présence très sensible pour les Allemands entre les deux guerres). Certes, ne confondons pas la soldatesque dont je parle avec l’armée régulière que furent la Reichswehr puis la Wehrmacht (créée le 16 mars 1935). Mais il n’en demeure pas moins que l’élément militant-militaire, les milices du parti nazi (S.A. puis SS), comme celles des autres partis d’ailleurs, sont des piliers de la société allemande de l’entre deux guerres, comme on le constate en regardant les images de cette époque, les archives photographiques ou cinématographiques. Associée au - et dépendante du - parti nazi, créée par lui, sollicitée par lui, cette soldatesque est en effet une figure spectaculaire omniprésente dans des réunions, des défilés et des parades diurnes ou nocturnes (qu’on multiplie comme des démonstrations de force dans un but d’emprise et de propagande à la fois).

2021-5 La guerre nazie

Le défilé est une activité centrale de la S.A. - qui est aussi spécialisée dans les bagarres avec les partis adverses, dans les rues et les salles de réunion. Les milices sont donc très visibles dans de telles images de propagande, la plupart du temps sous la forme d’une multitude ordonnée qui défile en rangs serrés, au pas cadencé, toujours en uniforme, casquée, poignard à la ceinture, avec des participants qui brandissent fanions, drapeaux, oriflammes, derrière des fanfares éclatates…, tandis que sur des estrades ornées elles aussi des même fanions et drapeaux, trônent des chefs radieux, tirés à quatre épingles dans ces mêmes uniformes sur lesquels sont arborés des insignes bien visibles, et qui contemplent leurs féaux dévoués en les saluant bras tendu... Ceci pourrait même nous faire oublier qu’il y avait en de ça, en Allemagne, une société « normale », avec de nombreux groupes constitués dans les contextes du travail ou des loisirs (entre autres), bref, une vie habituelle dans ces cadres sociétaux au sein desquels, par conséquent, pouvaient encore se faire entendre des voix dissonantes, des réactions de doute, d’hostilité, etc. (comme on le voit dans le journal de Viktor Klemperer, lui qui s’étonne du crédit dont jouit ce chef du parti nazi, Adolf Hitler, lorsque, devant ces foules compactes rassemblées dans d’immenses esplanades, il s’agite en hurlant comme un « ouvrier ivre »).

Certes, les images dont le parle, très nombreuses, très prégnantes, révèlent surtout la stratégie d’influence conçue par Goebbels, le ministre de la propagande (« Ministre de l’éducation du peuple et de la propagande du Reich »), et l’effort des dirigeants nazis pour séduire le public en lui offrant une image de leur puissance et de leur capacité à créer un ordre social nouveau, solide, protecteur, assez fort pour défier le monde entier. Hitler a d’ailleurs clairement énoncé l’intérêt, fondamental pour lui, de ces démonstrations au terme desquelles il haranguait la foule. Il pensait en effet que « tous les grands événements qui retournent le monde entier, ont été provoqués par la parole et non par des écrits » (Mein Kampf, op. cit., p. 467). Disons par conséquent que si la soldatesque est montrée, et montrée de façon récurrente, c’est pour instiller l’idée d’une sorte de triomphe militaire à venir et... prochain.

Là se fait jour l’Allemagne que les nazis appellent de leurs vœux et dont ils s’efforcent de faire accepter le projet… à savoir une Allemagne et des Allemands qui combattent, qui réunissent leur force, et qui donnent libre cours à leur agressivité contre ceux qu’on a désignés comme des ennemis irréductibles : les Juifs et de larges fractions de la population, je l’ai dit : les sociaux-démocrates et les personnes organisées par leur parti, le SPD, ses syndicats, et au-delà tous les soutiens de la République de Weimar. La marche résolue et triomphale de la soldatesque fait donc tenir ensemble et fusionne le plan de l’amour du « nous, Allemands » et celui de la haine du « eux », les ennemis, à combattre coûte que croûte .

On peut considérer comme une autre confirmation typique de la volonté guerrière essentielle des nazis l’entrée au Reichstag de leurs députés après les élections du 14 septembre 1930 , où ils ont obtenu 18,25 % des suffrages (6 379 672 voix), et 107 sièges (au lieu de 12 auparavant, tandis que le parti social démocrate reste en tête avec 24,53% et 143 sièges). Car cette entrée tonitruante fut effectuée, afin de frapper l’opinion, par des députés qui avaient pris le soin de revêtir l’uniforme à chemise brune des S.A., ce qui pouvait faire de leur entrée massive au Reichstag un événement annonciateur de leur volonté.

Cet événement eut en outre des répliques dans l’Allemagne profonde. À Northeim, une petite ville de Basse-Saxe (étudiée par William Sheridan Allen dans Une petite ville nazie (1930-1935), Paris, Robert Laffont, 1967 [1965] - Northeim est rebaptisée Thalburg dans le livre), lorsque les nazis deviennent majoritaires au Conseil municipal, après la nomination d’Hitler comme Chancelier, le 30 janvier 1933, et après les succès nazis aux différentes élections, générales ou locales, à Northeim donc, les nazis font une première réunion publique le 28 mars dans une grande salle de bal, et leurs quinze élus, membres d’une liste dite d’« union nationale », ont eu bien soin eux aussi de revêtir la chemise brune et d’arriver ensemble sur les lieux de la réunion, où de nombreux hommes de la SA locale ont déjà investi le hall, tandis que les SS, également locaux, aident la police à maintenir l’ordre à l’extérieur...

Ainsi, grâce à leur nombre et à l’uniforme, la chemise brune qui signale leur esprit militaro-militant, les nazis espèrent-ils impressionner l’opinion en exposant aux yeux de tous un mouvement décidé et harmonieux de troupe unifiée et disciplinée, comme un régiment, prêt à déclencher la lutte en vue de posséder le monde.

Dans cet ordre d’idées, on ne peut pas tenir pour rien le fait que la plus puissante des associations d’anciens combattants après la guerre de 1914, la Ligue des soldats du front (Bund der Frontsoldaten), proche sinon affiliée au Parti national du peule allemand, le DNVP, ait abrégé sa nomination en « Casque d’acier » (Stahlhelm), une référence au casque militaire bien connu, destinée en l’occurrence à troubler, et peut-être à faire peur... (sur l’histoire du casque militaire, voir Robert Muchembled, Une histoire de la violence, Paris, Seuil, 2008, p. 125 ). Cette organisation sera en grande partie intégrée à la S.A. en 1935.

 

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