Séance 7
INSTITUTIONS ET MILICES DE LA GUERRE NAZIE
Dans les séances précédentes, j’ai évoqué le processus de militarisation de la société allemande que les nazis ont déclenché à la fois pour s’identifier comme porteurs d’un idéal soldatesque et, ce faisant, pour réaliser (et annoncer qu’ils réaliseront) leur programme de guerre contre de larges fractions de la population autochtone (Juifs, communistes, sociaux-démocrates, handicapés, etc.), autrement dit leur programme de guerre interne et non pas seulement de guerre à l’extérieur, pour la conquête des terres de l’Est, et pour prendre à l’Ouest leur revanche sur la France après la défaite de 1918. Maintenant, sans oublier mes hypothèses de départ, je voudrais décrire les organes et les institutions créés par les nazis entre 1920 et 1940 .
Avant cela, je crois utile d’apporter la précision suivante. Je fais l’hypothèse du caractère essentiellement destructeur, voire dévastateur de la « politique » nazie (je mets des guillemets devant « politique », car il ne s’agit pas à proprement parler de politique mais de substitution de la guerre à la politique). Mais je n’ignore pas pour autant que les nazis eux-mêmes se sont perçus et présentés à l’inverse par leur inflexible volonté de modifier l’état des choses issu selon eux du judaïsme et du christianisme, donc, finalement, qu’ils s’estimaient en capacité d’avancer sur le chemin d’une reconstruction globale de la société et de l’État. C’est aussi pour cette raison qu’ils se sont définis comme de grands bâtisseurs ! A preuve d’ailleurs le fait qu’Hitler, qui eut un lien très étroit avec l’architecte Albert Speer, se voulut créateur de monuments, gigantesques la plupart du temps, par exemple ceux destinés à accueillir les congrès du Parti à Nuremberg, ou bien ceux destinés à abriter certains organismes officiels à Berlin (voir la Chancellerie du Reich) ; Berlin, au titre de capitale du Reich, devant être totalement modifiée pour devenir Germania. Il y a un grand décalage entre l’image d’eux-mêmes et de leurs projets telle que cultivée par les nazis et l’approche interprétative du nazisme comme force destructrice. Ceci, bien évidemment, ne me dispense pas de faire le constat d’une destruction humaine sans limites (et ce bien avant que les bombardements alliés et l’artillerie russe ne réduisent un certains nombre de villes en cendres!) Disons que pour les nazis la destruction de la société existante était très secondaire, presque un dommage collatéral dirait-on dans le langage d’aujourd’hui, par rapport aux bénéfices attendus de l’édification du « Reich de mille ans » (sur des bases raciales).
1) Les Corps francs de 1918
L’idéal militaire-violent des nazis, nous l’avons vu se manifester à l’occasion de l’irruption au Reichstag des 107 députés en uniforme des S.A. après les élection de l’automne 1930. Mais à vrai dire, pour envisager les choses dans l’ordre chronologique et en parcourant le devenir des principales formations s’étant constituées et ayant agi sur un modèle militaire, il faut commencer par les corps francs (Freikorps), qui sont une troupe parallèle (par rapport à l’armée vaincue et dispersée), et active entre la fin 1918 et le début 1919 (voir une petit article du dictionnaire très utile de Mathilde Aycard et Pierre Vallaud, Allemagne, IIIè Reich, Paris, Perrin/Tempus, 2013 [2008] ; de même qu’un bon article dans Wikipédia). Les Corps francs réunissaient des jeunes déclassés et souvent délinquants, avec d’anciens soldats et sous-officiers et officiers désoeuvrés et souvent désemparés après la Grande Guerre (il ne faut jamais oublier que nombre d’ Allemands et toutes les franges nationalistes n’admettent pas la défaite, qu’ils dénient en la mettant sur le compte d’une traîtrise , un « coup de poignard dans le dos » (la formule est passée à la postérité), asséné par leurs gouvernants.
A l’origine, les Corps francs sont créés par le gouvernement, de la république de Weimar, des politiques républicains et certains sociaux-démocrates qui, en l’absence d’armée régulière, cherchaient le moyen de repousser d’éventuelles incursions étrangères – notamment sur les frontières de la Pologne. Ensuite les Corps Francs seront globalement inspirés par l’extrême droite nationaliste et en 1919 ils seront le fer de lance du combat contre la tentative de révolution communistes, spartakiste, la « République des conseils » (Räterepublik ; qui dura du 7 avril au 3 mai 1919 en Bavière, notamment à Munich). Je l’ai dit dans la séance précédente, c’est un membre d’un Corps franc de Berlin qui a procédé à l’exécution des deux dirigeants communistes Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg en janvier 1919.
Ces éléments paramilitaires étaient armés car un armement était encore en circulation dans la mesure où ce qu’il restait d’armée allemande n’avait pas été anéanti par les Français et leurs alliés (Pourquoi les Français et les américains présents en France n’étaient-ils pas entrés en Allemagne à la poursuite de l’armée allemande vaincue…., c’est un sujet d’interrogation qu’abordent certains historiens de la Guerre de 14) .
Les Corps francs seront dissous au début des années 20, mais une bonne partie se retrouvera plus tard dans la S.A. des nazis et avant cela dans le « Casque d’acier », cette association d’anciens combattants inspirés par un désir de revanche et surtout une idéologie ultranationaliste et anti-communiste. En 1919, les Corps francs comportent 165 unités de diverses tailles, ce qui est énorme. En Bavière par exemple, le général von Epp, un des principaux officiers supérieurs des Corps francs, put mobiliser 30 000 soldats contre la République des Conseils, tandis que d’autres troupes étaient mobilisées aux frontières de l’Est, notamment en Pologne, je l’ai dit, où l’on redoutait des incursions bolcheviques. Dans les « Sudètes », région de Tchécoslovaquie où vivait une population germanophone, d’autres Corps francs, moins officiels si l’on peut dire, agissaient également.
A la fin de l’article de Wikipédia, on trouve une liste d’une cinquantaine de noms ayant été membres de Corps francs, dont plusieurs, bien sûr, on fait ensuite carrière avec les nazis à différents postes élevés.
Corps francs en 1919 (image empruntée à Wikipédia)
2) Le casque d’acier, Stahlhelm (Stahlhelm, Bund der Freisoldaten, « Casque d’acier, Ligue des soldats du front »), nom choisi en référence au casque militaire de forme typique, que nous connaissons trop bien, qui a commencé à remplacer en 1916 le casque à pointe. Le Stahlhelm, issu de la mouvance nationaliste des Corps francs, fut fondé le 25 décembre 1918 à l’initiative d’Alfred Hugenberg. Il aura ensuite pour chef Franz Seldte, futur ministre du travail d’Hitler. Ce fut la plus importante association d’anciens combattants de l’entre-deux-guerres, étant entendu que ce groupement fonctionnait comme une milice, qui se proposait de lutter contre les socialistes et les communistes. Le Stahlhelm revendiqua jusqu’à un million de membres (ce qui était sans doute exagéré : ce pouvait être la moitié, chiffre déjà très significatif). En 1933, il sera en grande partie intégré à la SA ; et c’est justement Seldte qui permettra à Hitler d’accomplir cette opération (voir sur ce point Martin Broszat, L’Etat hitlérien, op. cit., p. 153). C’est donc là encore une organisation de combat, autres professionnels de l’action violente, liée en l’occurrence aux mouvements nationalistes et à l’idéologie dite völkisch (hypervalorisation du peuple allemand, le Volk, en tant que communauté raciale - « communauté raciale populaire », Volksgemeinschaft).
Remarque
Il y a une histoire du casque militaire, qui sert à la fois à protéger la tête et à impressionner l’ennemi. Voir Robert Muchenbled, Une histoire de la violence, De la fin du Moyen Age à nous jours, Paris, Seuil, 2008, p. 124-125.
3) La S. A., milice du parti nazi. Deux compléments qu’il faut avoir en tête avant de traiter ce point...
Remarque 1. Sur l’idéologie nazie et ses racines.
J’ai déjà donné quelques éléments à ce sujet (voir séance 5). Aujourd’hui, je voudrais revenir d’un mot sur la composante « völkisch » de cette idéologie. Ce terme pourrait se traduire par « populaire », mais 1. avec la forte nuance qu’on dirait aujourd’hui, en français, « populiste» ; et 2. au sens de « racial ». C’est ce qu’on retrouve dans une expression qui figure au centre de l’idéologie nazie : Volksgemeinschaft (présentée dans la séance 5) qui ne peut se traduire, si on veut être tout à fait exact, que comme « communauté raciale populaire », qui désigne le peuple allemand idéal, et le désigne en marquant le caractère indissolublement lié des deux connotations que contient le mot Volk, l’une au peuple et l’autre à la race. « Peuple racial », comme le propose Franz Neumann (dans Behemoth, op. cit.), pourrait être la meilleure formule.
En fait, le volkisch est de provenance nationaliste plus ancienne que la nazisme, puisqu’il est déjà un terme courant du vocabulaire conservateur (en particulier « pangermaniste ») avant la guerre de 14. Pour ne pas me lancer dans une analyse qui est faite et bien faite dans de nombreux ouvrages, je me contente de reproduire une définition liminaire de I. Kershaw (Hitler, 1889-1936 : Hubris, Paris, Flammarion, 1999 [1998], p. 214), qui explique que l’idéologie völkisch comporte trois « éléments centraux » qui sont « l’ultranationalisme, l’antisémitisme racial et la notion mystique d’un ordre social proprement allemand, qui s’enracinait dans le passé teutonique et reposait sur l’ordre, l’harmonie et la hiérarchie. ». C’est donc ce qu ’on va retrouver dans le discours nazi le plus insistant, le discours de la Volksgemeinschaft.
Remarque 2
Je rappelle à cette occasion que Hitler lui-même, juste après la guerre, modeste caporal (qui aurait eu de sérieux troubles psychiatriques au moment de la défaite), reste au service de l’armée en Bavière ; et qu’il dépend par conséquent du ministère de la guerre de Munich (la nouvelle armée, la Reichswehr, réduite à 100 000 hommes par le traité de Versailles, est créée en janvier 1921). Hitler a été repéré par un capitaine nommé Mayr (on lui a présenté Hitler après une prise de parole enflammée dans une réunion d’anciens militaires, des officiers - je m’appuie sur Heinz Höhne, L’ordre noir. Histoire la SS, Paris, Casterman, 1968 [1967], p. 19), et Hitler devient donc le collaborateur de ce capitaine, qui le charge d’actions de propagande et bientôt lui demande de surveiller les partis et groupes (groupuscules) qui développent leur action dans ce contexte. C’est à ce titre que Hitler, en 1919, entre en contact avec un petit parti nommé Deutsche Arbeit Partei, DAP, Parti des travailleurs Allemands, auquel il va finalement adhérer et dont il va ensuite prendre la tête en le ré-intitulant Parti national-socialiste des travailleurs allemands, NSDAP, National Socialiste Deutsche Arbeit Partei . Ce groupe comporte à l’origine quelques centaines de membres, mais ce sera ensuite l’immense parti nazi, capable d’agiter des forces matérielles et humaines colossales, et de déclencher une guerre planétaire !
Venons-en à la milice de sinistre mémoire, la S.A.
La S.A., Sturmabteilung, fut créée par Hitler à Munich en 1921, le 8 août. Et c’est en octobre que fut trouvée la nouvelle dénomination, Sturmabteilung, soit division (ou section) d’assaut. C’est également à l’intérieur de la S.A que sera créée la S.S (Schutzstaffel, escadron de protection), et plus tard un service de renseignement dirigé d’abord vers l’intérieur du Parti, le SD (Sicherheitsdienst des Reichsführers SS).
LA S.A. pourrait avoir pris comme modèle les Sturmtruppen, troupes d’attaque (ou d’assaut), qui avaient existé dans l’armée allemande en 1914-18.
Il a aussi existé dans la mouvance nazie une « Section de gymnastique et de sport » qui assurait la protection des salles où le Parti tenait des meetings (cf. R. Evans , Le troisième Reich, t. 1, op. cit., p. 237). En fait, un ex membre des Corps francs (qui avait mis sur pied une sorte de brigade ultra violente), le capitaine Hermann Ehrhard, fit adhérer les anciens des corps Francs à la section de gymnastique. Ce fut une sorte de passerelle vers la S.A., puisque ensuite Ehrhardt se mit d’accord avec Röhm… pour rejoindre la milice donc les nazis.
Pour connaître un peu la sociologie du recrutement de la S.A., on peut se reporter à Peter H . Merkl, The making of a Stormtrooper, Princeton University Press, 1980. De manière générale, on peut dire que dès ses débuts, la S.A. attire à elle des hommes jeunes qui cherchent à surmonter le chômage et la misère. W. S. Allen dans Une petite ville nazie.., op. cit., parle lui aussi des dégâts occasionnés par la grave crise économique en province, dans ce qui est encore une société pré-industrielle… Cela étant, il faut surtout savoir qu’à peu près la moitié des membres de la S.A. ont appartenu à des Corps francs ou à des organisations nationalistes comme le Stahlhelm (et 1/10° vient de la gauche, voire du PC). C’est dire à quel point règne sur cette milice, comme on s’y attend, l’état d’esprit soldatesque dont je parle : c’est un esprit de combattant, affirmé surtout suite à la défaite désastreuse de 1918. Je n’ai pas assez souligné ce point, qui est un élément clef pour comprendre le nazisme et la radicalisation de la violence. La « matrice » du nazisme et de la violence nazie ("matrice" est un terme de Marcel Gauchet), en effet, ce n’est pas contrairement à ce que soutient M. Gauchet, la guerre en tant que telle, avec sa brutalité sans nom et la mort de masse dont elle est la cause, c’est bien plutôt la défaite, à laquelle on peut attribuer le statut d’un trauma collectif si l’on songe au deuil qu’endurent presque toutes les familles… mais… tout cela, pour rien !
Ernst Röhm, qui, sur ordre d’Hitler, dirigeait la S.A. (et qui avait aussi pour ami Franz von Epp, fondateur d’un Corps franc auquel Röhm avait appartenu), disposait de 30 000 hommes en 1929, mais 300 000 au début de 1933 et… plus de deux millions à la fin de cette même année, la moitié étant issus du Casque d’acier. On voit la progression fulgurante. En août 1922 il n’y a encore que 800 membres… Mais en décembre 1931, la S.A. compte 170 000 hommes ; qui seront plus de 400 000 à l’été 1932, et 700 000 en 1933 quand Hitler devient chancelier. Puis ils montent jusqu’à 3 millions. Göring, revenu d’Italie après 1923, constate pour son plus grand plaisir que pendant son absence, la SA s’est étendue à toute l’Allemagne (cf. Christian Bernadac, La montée du nazisme. Le glaive et les bourreaux, Chaintreaux, éditions France-Empire Monde, 2013 p. 164). Röhm était lui-même surnommé « le roi de la mitraillette » (d’après R. Evans, La Troisième Reich, op. cit, t. 1, p. 238).
R. Evans parle judicieusement d’une « aile paramilitaire » (Le Troisième Reich, idem, p. 237). Dans le contexte du glissement vers la violence physique à la place des oppositions parlementaires, le fait de s’adjoindre une milice para militaire n’était pas une originalité.
J’indique que, lors lors du premier procès de Nuremberg (je m’appuie sur Christian Bernadac, idem, p. 164 ), Göring a expliqué aux juges qu’Hitler lui avait bien confié la direction de la S.A . en début 23, mais que ceci ne dura que peu, jusqu’au 9 novembre, moment du putsch raté de Munich, après lequel la S.A fut interdite (et Hitler emprisonné). Göring précise qu’à ce moment, les années 1920 et suivantes, toute organisation politique, les grands partis du moins, avaient à leurs côtés des « troupes de combat ». Il cite le « Front rouge », les groupes de combat communistes, qui étaient, ajoute Göring, « notre ennemi le plus acharné », parce qu’elles voulaient toujours empêcher les réunions nazies. Il y avait aussi le Reichsbanner, organisation du parti social-démocrate. Et puis aussi le Stahlhelm, de tendance nationaliste. D’après Göring toujours, les membres de la S.A., venaient « de la masse ». C’étaient de petits employés ou ouvriers arrivés là par idéalisme, qui assuraient leur service le soir et même la nuit, bénévolement, et, qui étaient souvent des blessés de la guerre, souvent abattus parce qu’ils ne pouvaient pas devenir fonctionnaires (de même que les fonctionnaires ne pouvaient pas entrer dans la SA. Bref, si l’on suit Göring, des gens biens… qui n’avaient nullement l’intention de « faire quelque chose de cruel ».
Cette sorte d’armée militaire-militante a été un élément de poids au service du Parti nazi et donc de l’arrivée de Hitler à la Chancellerie. Hitler utilisa la S.A. comme troupe de choc ; mais il voulait surtout qu’elle poursuive ses buts de propagande, donc qu’elle n’apparaissent pas (ou pas trop) comme spécialiste du coup de poing! En tout cas, il n’était pas du tout favorable à ce qu’elle remplace l’armée régulière. C’est pourquoi il sera en désaccord avec Röhm à ce sujet (voir ci-dessous le profondeur de se désaccord).
La S.A., dont les membres arboraient la chemise brune restée dans les mémoires, était donc à l’origine une sorte de service d’ordre, voué à prévenir des attaques ou à écarter des trublions dans les réunions publiques du Parti nazi. Mais elle pouvait aussi fomenter des désordres de ce genre dans les meetings adverses. Disons-le (avec tous les historiens) les membres de la S.A. étaient des brutes qui appréciaient le fait de cogner et de laisser leurs ennemis sur le carreau… C’était, sous la houlette de leur chef Ernst Rôhm, une redoutable et très efficace organisation para-militaire. Les membres de la S.A. , dit R. Evans (Le troisième Reich, t. 1, op. cit., p. 237), semaient la terreur dans les rues de Munich, « où ils passaient leurs opposant à tabac et attaquaient quiconque ressemblait à un Juif » . C’était donc bien « un petit groupe de voyous ». En gros, (cf. Jacques Droz dans la revue L’Histoire, : « Les SA : ses hommes de main », republié in Le nazisme en question, 1933-1939, éditions Pluriel/L’Histoire, 2011, p. 37), la S.A. s’attachait à faire régner dans le pays « une atmosphère de paralysie et de terreur ». Pour ce faire, elle organisait des défilés, des réunions, etc., Mais la violence très habituelle, d’ailleurs, de ces groupes de S.A., inquiétait jusqu’à Röhm lui-même.
Cependant, les S.A. furent rapidement armés et revêtus d’un uniforme avec la casquette très reconnaissable (ne pas oublier l’importance des signes distinctifs dans les groupements agonistiques, depuis toujours et jusqu’aux « gilets jaunes »). Les fameuses chemises brunes furent achetées fin 1924 très peu cher par Gerhard Rossbach : c’était un surplus de chemises militaires tropicales donc devant servir aux troupes de l’Empire colonial allemand. Pour marquer encore plus leur inspiration militaire, les SA, reformés en 1926 après l’interdiction qui fit suite au putsch manqué de 1923, calquèrent sur l’armée une hiérarchie de grades (ce seront aussi ceux des SS). Et à ce moment, Hitler eut lui-même le grade le plus élevé : Oberster SA-Führer.
Le lien entre Hitler et la S.A (que pourtant, nous disent les historiens, Hitler ne chérissait pas) durera jusqu’à 1934. A ce moment en effet, Hitler se sépare radicalement de la S.A. en faisant assassiner ses principaux chefs, à commencer par son ami Ernst Röhm : ce fut la « nuit des longs couteaux ». (Voir J . Droz, « La S.A…. », loc. cit., p. 33-39). Le choix d’éliminer la S.A . s’explique par divergence fondamentale à laquelle j’ai fait allusion entre Hitler et Röhm. Ce dernier, resté toujours indépendant du Parti nazi, et ayant avec Hitler des relations ambiguës, en tout cas des relations exemptes de toute posture de soumission, persistait à défendre une optique plus révolutionnaire qu’Hitler, anti capitaliste même. C’était le point de vue d’une grand partie des membres de la S.A. ce qui se comprend si l’on sait que ces gens cherchaient à endiguer les atteintes sur eux de la défaite et de la crise économique. Et en outre, comme le rappelle aussi J. Droz, Röhm voulant faire des SA une armée parallèle capable de rivaliser avec la Reichswehr tandis que Hitler refusait que les hommes de la S.A. soient armés au sens militaire du terme. Je redis qu’Hitler cherchait surtout le meilleur moyen de développer sa propagande. En tout état de cause ceci le conduisit en 1923 à mettre Röhm sur la touche et à le remplacer par son fidèle Göring. Toutefois, après que la S.A put être reconstituée, Hitler, en 1930, rappela Röhm qui s’était exilé en Bolivie. Et ceci dura jusqu’à la « nuit des longs couteaux », en 1934. A ce moment venaient de la S.A de virulentes critiques contre les chefs nazis, du parti, notamment les SA de Berlin, qui accusaient Hitler, comme je viens aussi de le mentionner, d’abandonner le côté révolutionnaire de l’action anti-républicaine.
Remarque
A l’origine des relations entre Röhm et Hitler, il y eut le fait que Röhm avait remplacé Mayr (le recruteur initial de l’homme Adolf Hitler) après le départ à la retraite de celui-ci. Röhm était commandant dans un régiment d’infanterie et en 1919 il avait accédé à l’état major, en Bavière. C’était un monarchiste, antidémocrate, la république de Weimar lui apparaissant comme le produit d’une décadence approfondie par la défaite et la chute de l’Empereur. Comme beaucoup d’autres officiers, Röhm bénéficia de la tentative de révolution communiste puisque cela lui donna l’occasion de jouer dans les Corps francs un rôle de combattant déterminé pour venir à bout des communistes et des spartakistes. Après cela, Röhm, à 32 ans, devint chef d’état major du commandement de la place de Munich, et il fut chargé de reconstituer une armée en Bavière, alors que le traité de Versailles avait enfermé dans d’étroites limites ce qui restait d’armée allemande. La solution consista à former une sorte armée quasi secrète, mais définie comme armée du peuple. C’est ainsi que Röhm s’activa pour constituer une milice nationale, pour laquelle du reste il trouva ce qu’il fallait d’armes et de munitions (Cf. H. Höhne, L’ordre noir..., op. cit., p. 21) : des mitrailleuses légères et lourdes, des fusils mitrailleurs, des fusils, carabines et pistolets, plus de 21000, des grenades à main (300 000), des millions de cartouches, bref tout un arsenal - qui finira pus tard dans la Wehrmacht.
Hélas pour Röhm, en 1925 la gouvernement bavarois approuva le Traité de Versailles, si bien que cette armée « noire » fut abolie. Mais c’est alors que Röhm, persuadé, comme les ultra nationalistes, qu’il fallait convaincre les masses, se rapprocha d’Hitler, déjà aguerri comme chef du NSDAP. Röhm créa donc pour Hitler des commandos chargés de le protéger, et pour cette tâche, il recruta d’anciens militaires : c’est ce qui sera nommé « section d’assaut », Sturmabteilung, SA…. Qui étaient ces hommes de main ? Certains provenaient d’une compagnie de sapeurs, d’autres du corps des officiers de la deuxième brigade de marine. Parmi ces hommes figurait le capitaine Hermann Ehrhard dont j’ai déjà parlé (pas connu mais qui a joué un rôle important). Ces gens étaient d’abord dubitatifs vis-à-vis d’Hitler, mais ils se laissèrent ensuite convaincre (tandis que Göbbels et Göring furent quant à eux, comme Himmler, tout de suite impressionnés et pris d’une véritable passion pour le Führer)…
(à suivre)