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2022-5 Questions au nazisme

Séance 5

 QUESTIONS SUR HITLER , LE NAZISME,

ET LES PRATIQUES DES SS DANS LES CAMPS D’EXTERMINATION

 

 Avant l’été, j’essayais de porter le regard non pas seulement sur les processus génocidaires mis en œuvre par les nazis avec leurs manières concrètes de tuer les gens dans les camps d’extermination, mais aussi, et davantage peut-être, sur les conditions psychologiques et collectives dans lesquelles ces meurtres étaient commis. Je vais y revenir. Mais avant cela, pour nous remettre en chemin, voici trois ordres de réflexions générales - auxquelles je vous invite. Ce sont trois questionnements qui, peut-être, resteront sans réponse complète et définitive - car je ne suis pas certain de pouvoir conclure sur ces sujets débattus.

1) que Hitler n’est pas un « grand homme » ; ce serait même plutôt le contraire (mais il n’existe pas de qualificatif approprié)...

2) que les nazis ont pris des décisions fondamentalement irrationnelles (à la fois folles et irréalisables!) mais qu’ils ont préparé et exécuté à l’aide de gigantesques élaborations rationnelles, autrement dit des modalités calculées et prises en charge par des instances - étatiques ou non, des bureaux, des agences, avec des corporations, des chefs et des chaînes de commandement, et ainsi de suite.

3) Sur la possibilité du passage à l’acte génocidaire, en tant qu’il suppose la formation d’une volonté de tuer- mais une volonté adaptée à certains moyens et certaines fins.

 

1

Nul d’entre nous n’accordera à Adolf Hitler la qualité d’un grand homme, au sens où Hegel parle par exemple d’Alexandre, de César ou de Napoléon. Certes, le statut historique qu’il est possible de conférer à l’homme Hitler, malgré ses crimes ou à cause d’eux, est parfois discuté (comme par exemple dans la biographie de Joachim Fest (selon Saul Friedländer, dans ses Réflexions sur le nazisme, Paris, Seuil, 2016, p. 53). Mais contrairement à ses prétentions, Adolf Hitler n’a pas été un génie novateur, il n’a pas fondé et légué un Etat et des lois que ses successeurs se seraient attachés à faire vivre pour améliorer la prospérité et le bien-être de tous ; il n’a donc pas inauguré la nouvelle ère de bonheur collectif qu’il promettait... Qui prétendra qu’Adolf Hitler a trouvé les ressorts de son action dans les forces éthiques de la vie des peuples européens ? Personne aujourd’hui je suppose, en tout cas pas grand monde… Pour affermir un peu ce constat, je propose de prendre en compte deux choses très liées.

En premier lieu il faut bien reconnaître que l’homme Hitler, comme d’autres conquérants, est parvenu, par sa volonté et son action personnelles, à agir sur le courant de l’histoire mondiale. Cette disproportion entre la volonté d’un seul homme et ses conséquences sur l’histoire mondiale est d’autant plus frappante que l’homme Hitler n’était au début du vingtième siècle qu’un citoyen autrichien assez misérable, plutôt minable dirai-je, incapable d’accéder à la formation artistique à laquelle il aspirait, et sans aucune des qualités exceptionnelles dont ses disciples prétendront ensuite qu’il a fait preuve…

En second lieu, comme nous le savons tous, si Hitler s’est hissé jusqu’aux plus hautes charges de l’Etat d’une des nations les plus puissantes de l’ère moderne… c’était surtout pour accomplir un projet parfaitement destructeur. Il a déclenché une guerre impitoyable à l’intérieur et à l’extérieur de l’Allemagne, il a commis toutes sortes de dévastations, il a personnellement ordonné des massacres et des destructions immenses que notre mémoire ne nous rappelle qu’avec un sentiment d’horreur persistant qui contredit la représentation du progrès et l’idée de la civilisation qui sont les nôtres (une idée que je fais mienne, contrairement à nombre de bons esprits qui se targuent dans les média de leur statut d’intellectuel).

D’après ces deux conditions, on peut dire que par l’action de l’homme Hitler, l’histoire mondiale a été déviée, et plus encore subvertie. On n’aurait certainement pas le même sentiment à propos d’un héros qui aurait été béni des dieux à la naissance en sorte qu’il aurait ensuite été capable d’incarner l’esprit d’un peuple pour œuvrer dans le sens de la liberté et de ses réalisations dans le droit et la morale.

 

Remarque

Puisqu’il n’existe pas de terme précis pour dénommer ce genre de personnage, Hitler, je propose de retenir la portée foncièrement maléfique de sa volonté et de son action, et notamment le fait très spécial, étrange pour nous, d’une poursuite du mal (l’assassinat de peuples entiers) qui se persuade qu’elle va dans le sens du bien… Rayer les Juifs de l’histoire et du monde, pour toujours, cela serait un bien pour toute l’Humanité et tout l’avenir de l’Humanité. Cette bizarre alliance du mal et du bien, d’un mal absolu qui passe pour un bien aux yeux de ceux qui le commettent, donc un mal peut-être difficile à accomplir mais qu’on accomplit quand même dans la certitude d’avoir sa conscience pour soi, c’est pour moi typiquement une ruse du malin qui entend modifier la création (divine ou naturelle), autrement dit, c’est une conscience démoniaque (satanique ou méphistofélique ; je pense à la façon dont Freud caractérise Napoléon, autre fauteur de tueries gigantesques - militaires dans ce cas…).

 

2

Mais une fois qu’on a constaté la disproportion entre cette volonté et ses conséquences, d’autant que ces conséquences s’avèrent catastrophiques, quelque chose d’encore plus surprenant apparaît, à savoir que la trajectoire de cet individu n’est pas seulement celle qui mène un homme faible et ordinaire à l’exercice d’un pouvoir extraordinaire et extraordinairement destructeur, c’est aussi le chemin qui octroie à un personnage tourmenté et même déséquilibré la possibilité de s’immiscer dans les démarches réfléchies de l’Etat, et qui parvient à mettre les moyens particuliers de l’Etat moderne (des forces de police, la puissance militaire, etc.), au service de sa volonté démoniaque. Disons-le autrement. Non seulement c’est la volonté singulière d’un homme, qui, à elle seule, produit ces énormes dévastations, mais en plus cette volonté se fonde sur des motifs et des idées qui, tout en étant irrationnelles, font d’un autre côté usage de moyens rationnels, c’est-à-dire de moyens qui sont l’objet d’un calcul, d’une prévision, etc., bref d’une élaboration collective, ce qui inclut toute sortes d’examens et de procédures, un ensemble de réflexions qui relèvent de l’administration et de la bureaucratie et qui produisent y compris un discours de teneur apparemment scientifique quoique en vue de fins criminelles (voir la science biologique au service de l’élimination des handicapés et des malades mentaux), etc.

Cette manière de voir est aussi celle de Vassili Grossman, dans l’Avant-Propos de son Livre noir (Paris, Solin, 1999 [1944], p. 39-40 ; les témoignages réunis dans ce livre sont proprement hallucinants) qui dit exactement :

 

« On pourrait croire que la raison humaine est étrangère à ce désastre, qu’elle ne saurait, par sa nature même, y avoir été mêlée. Et cependant, il n’en est rien. Le cyclone qui traversa l’Europe ne fut point engendré par les éléments. Ce cyclone eut des organisateurs. Des actes de cruauté encore inconnue du genre humain trouvaient à se justifier dans les raisonnements oiseux que tenaient les partisans de la théorie de la race et de la théorie de l’espace vital nécessaire au peuple germanique (…). Pour fonder la théorie de la race, des centaines de livres furent écrits, des instituts de recherche furent construits, des chaires universitaires créées. L’histoire des temps anciens et nouveaux, le droit, les lois du développement économique, l’histoire de la philosophie et celle de la culture, les croyances religieuses, les conceptions éthiques et morales de l’humanité, furent récrits par les partisans du racisme ». 

Certes, on pourra prétendre que l’irrationnel, le passionnel, traverse toujours l’activité politique, surtout lorsque celle-ci désigne à l’admiration générale des personnes, des chefs, etc. comme c’est le cas lorsque des partis et des partisans, avec des moyens de propagande parfois importants, nous enjoignent de suivre tel ou tel leader. C’est d’ailleurs ainsi que Hitler fut l’objet d’un engouement populaire qui tourna à la vénération (après qu’on l’eut souvent pris pour un type pas vraiment normal – ce qui était vrai, bien sûr…). Mais on ne saurait s’en tenir à cela, voilà ce que j’affirme, car, dans le cas de Hitler, non seulement l’irrationnel mis en œuvre et déversé dans la population n’est rien d’autre qu’une passion raciste et antisémite, mais en plus cette passion a investi et a fini par « formater » l’ensemble de la pensée et de l’action politique des nazis, sur la base rationnelle dont je viens de parler. « La méthode dans la folie », cette formule de Michel Mazor, résume bien la donnée qui selon moi définit le nazisme (cf. Le phénomène nazi, Paris, 1957, p. 119). Là réside sans doute la raison du malaise que nous éprouvons face à cette histoire (allemande) qui contredit nos certitudes les plus assurées concernant le lien de l’Etat avec la raison comme instance qui recherche l’intérêt général et, ce faisant, serait convoquée pour synthétiser donc dépasser les intérêts et les désirs particuliers.

Ainsi doit-on, poser, me semble-t-il, la grande question sur laquelle butte aujourd’hui toute tentative de reconstitution historiographique : avec les nazis, l’irrationnel est devenu le ressort essentiel de la politique (une « politique » au-delà du politique proprement dit). L’irrationnel, je le redis c’est la passion, les émotions, les humeurs racistes et finalement la volonté de tuer des « autres » soi-disant menaçants, les Juifs (et d’autres races inférieure qu’il faut soumettre c’est-à-dire soit éliminer, soit réduire en esclavage), toutes choses très sombres dans leur élan agonistique. Le plus difficile à comprendre c’est ce fait pur et simple si j’ose dire à savoir que ce bloc de subjectivité collective irrationnelle est parvenu à mobiliser à son profit tout le processus d’élaboration, de décision et d’action de l’État, pour finir par décider et calculer la commission d’un crime de masse, le génocide... Je rappelle en outre que nous sommes alors dans un contexte où, après le Grande Guerre, il est devenu très plausible de tuer des adversaires qu’on dénonce comme des ennemis… mortels. Je ne traite pas ici la question de savoir comment on pourrait décrire le long et implacable processus de ce passage à l’acte. J’en dirai juste un mot, car je traite cette question dans un livre auquel j’ai déjà fait allusion, qui paraîtra en janvier 2023 aux éditions Kimé, sous l’intitulé : Le nazisme dans l’histoire des violences collectives. Sous-titre : Violences et meurtres de masse (j’en dirai un moment le moment venu).

 

Ajout novembre 2022 : un passage très proche de la conception que j'expose : Yves Ternon : dans L’État criminel, Les génocides au XXe siècle, Paris, Seuil, 1995 notamment p. 82 : «  L’idée d’anéantissement d’un groupe est irrationnelle alors que son exécution, pour être efficace, fait appel à la logique : telle est la contradiction première du génocide »...

Dans le cas de Hitler et des nazis, si on peut donc parler de folie, c’est à condition d’admettre que cette folie engage toutes les techniques des appareils de pouvoir, du gouvernement et de l’administration étatique, qui passent pour purement délibérées et rationnelles (comme l’entendent la philosophie et la sociologie, de Hegel à Durkheim). Il faut donc, pour parvenir à une reconstitution correcte, saisir ce compromis inédit, quai miraculeux (et maléfique) entre une dynamique irrationnelle, un désir de mort qui va aboutir à une volonté collective de tuer, et à des élaborations rationnelles, conscientes, y compris juridiques bien entendu (d’ailleurs parmi les chefs nazis il y eut un bon nombre de docteurs en droit), élaborations des fins et des moyens de ce crime inouï - moyennant quoi la folie en question évite de passer pour le désordre mental qui aurait pu la maintenir hors de la vie sociale et la cantonner dans des asiles d’aliénés  (où Hitler aurait peut-être séjourné vers la fin de la guerre de 14, après avoir été rendu provisoirement aveugle suite à une attaque au gaz menée par les Anglais)!

 

Remarque

En fait l’irrationnel qui, mis au poste de commandement, s’empare de tous les rouages de l’État et de leur direction experte et rationnelle, cela désigne un état de choses assez minoré par les analyses historiques habituelles. Celles-ci, en effet, par définition, ne sont ni enclines ni habiles à situer la pensée et l’action hitlériennes dans un milieu mental irrationnel (je dirai même : délirant). On le voit au fait que les historiens insistent sur la doctrine, voire la culture nazie, dont ils cherchent alors les sources, les provenances idéologiques, en dessinant une genèse des idées, une chronologie où se révèle un Hitler qui effectue des lectures, qui assimile des auteurs  et des œuvres, qui rencontre des inspirateurs, bref qui qui se forge une conviction…, toutes choses qui mettent en scène une activité mentale rationnelle, même si on admet que les fondements politiques en sont odieux au regard de la morale démocratique ordinaire. En ce sens, si on nous parle de Hitler comme d’un un individu animé par des passions mauvaises, on dessine ainsi le profil d’un sujet doté d’une capacité d’élaboration normale, parfois jugée puissante, mais, comme je le disais : sans désordre psychique, sans réelle confusion mentale. C’est sur ce mode que Ian Kershaw refuse l’idée d’une crise de démence à la fin de la Grande Guerre, crise qui aurait donné sa forme et son contenu définitifs à une espèce de foi antisémite de Hitler. Kershaw préfère penser à « un processus moins spectaculaire d’évolution idéologique et de prise de conscience politique » (Hitler, t. 1, 1889-1936 : Hubris Flammarion, 2001 [1998], p. 174). Ne s’agit-il pas là de termes applicables à tout individu normal, même assailli par des projets pervers et malsains ?… D’où les termes dans lesquels I. Kershaw met en doute l’hypothèse d’une crise hallucinatoire en quelque sorte originelle (certes impossible à établir avec certitude) – à quoi j’ai fait allusion en parlant des soins reçu après l’inhalation des gaz de combat en 1918.

 

Remarque

Pour en dire quand même un mot, voici l’une des hypothèses de mon étude. L’idée que je tente de faire valoir, c’est que la doctrine et la conviction antisémites de Hitler et des nazis, inébranlables d’autant qu’elles sont élaborées (rationnellement), sont en réalité la forme extérieure donnée à un contenu passionnel délirant qui est une représentation paranoïaque des Juifs comme des ennemis et qui plus est des ennemis mortels donc un groupe à pourchasser et à liquider puisque de leur mort dépend la survie de l’Allemagne. Le peuple juif, Le Juif est l’obsession des nazis, en tant qu’il serait porteur d’une menace gravissime. Et Tout Juif (homme, femme, enfant, vieillard) est réduit à cette essence du groupe : le vecteur d’une menace ultime...

 

Autre remarque

Il faut en outre admettre que, si l’on parle de folie, de délire, etc., c’est aussi pour prendre en compte le côté parfaitement irréaliste et même irréalisable des projets de meurtres. Tuer des millions de personnes… Qui peut prétendre que ça finira un jour ?

 

3

Ceci posé, je reviens à ce que j’ai nommé en commençant les conditions psychologiques et collectives du meurtre génocidaire. Demandons-nous comment, sur la base de cette folie, une orgie de meurtre a été non seulement préparée mais effectuée. En réponse, on trouvera sans doute de nombreux éléments pour décrire les procédures adoptées. Mais pour l’instant j’en retiens une seule : la mise en place de barrières mentales protectrices pour que les assassins en viennent à perpétrer leurs forfaits d’une façon quasi routinière, « professionnelle ». On peut penser d’abord au fait même des chambres à gaz, celles-ci ayant eu pour but d’éviter le face à face avec les victimes : enfermées, on pouvait les tuer sans les voir et sans être vu par elles…

Mais je propose de réfléchir à une autre condition, préalable, qui pourrait décrire la principale barrière protectrice élevée contre la peur de tuer et aussi contre l’éventuelle pitié que les tueurs missionnés pourraient éprouver au moment de donner la mort à leurs victimes. C’est le fait que, dans les camps d’extermination, les SS ne tuent pas des personnes : ils éliminent des « pièces » (en allemand des « Stücke »). Je rappelle à ce propos que les personnes humaines ravalées au rang d’objets sans âme, quand il s’agit des déportés qui ne seront pas immédiatement tués parce qu’ils ont été jugés aptes à travailler au service des nazis, ne sont identifiées, s’il en est besoin (à Auschwitz, après 1941), que par le numéro qu’on fait tatouer sur leur bras, ou bien qu’avant cela on trace en gros caractères sur leur poitrine. Ceci démontre que la volonté de tuer propre aux SS s’écoule à l’encontre d’un groupe de prisonniers constitué de telle sorte qu’aucun individu ne puisse être distingué des autres - contrairement à ce qui spécifie la vie dans une société normale. D’où l’entassement dans les wagons, la foule conduite à coups de fouets dans les chambres à gaz, les esclaves enfermés dans le camp et vêtus des mêmes d’oripeaux et le plus mal logés et nourris possible, etc. Evidemment, même avec cela, tuer n’est pas toujours ni facile ni même possible, puisque les gens, même réputés appartenir à une « race » inférieure (et nuisible cela va sans dire), sont toujours des humains… et ils le restent… Si bien que les tuer suppose de se rendre le crime supportable. C’est pourquoi, je le redis, ce que pratiquent les SS, ce n’est pas l’exécution d’individus mais l’éradication d’un groupe compact, indistinct, où le bourreau ne se trouve plus face à des personnes avec lesquelles pourrait se développer une communication interhumaine, donc des personnes envers lesquelles ces bourreaux SS pourraient éprouver un minimum de compassion. Les SS font tout pour se retrouver en présence d’un troupeau, ou d’un essaim… et ils n’accordent par conséquent aux victimes qu’un regard dés-individualisant, dépersonnalisant, dés-humanisant. Ceci pourrait donner un sens à ce que Primo Lévi constate et livre comme une notation énigmatique dans Si c’est un homme (op. cit., p. 113), pour relater un interrogatoire devant le Dr Pannwitz qui veut vérifier ses connaissances avant de l’affecter à une fonction liée à ses compétences dans le domaine de la chimie. P. Lévi raconte en effet :

 

«  …son regard ne fut pas celui d’un homme à un autre homme ; et si je pouvais expliquer à fond la nature de ce regard, échangé comme à travers la vitre d’un aquarium entre deux êtres appartenant à deux mondes différents, j’aurais expliqué du même coup l’essence de la grande folie du Troisième Reich ».

 

Sous la férule des SS, les victimes, qui appartiennent uniquement à leur « race », ne composent donc rien d’autre qu’une population rebutante, laquelle apparaît mauvaise, méchante, d’autant qu’elle est constituée conformément au fantasme paranoïaque des nazis eux-mêmes. Dans une telle masse agglutinée, les individus dépersonnalisés sont interchangeables, donc, à ce titre non humains. Et quand on emploie quelques-uns de ces individus à un travail quelconque, on n’oublie pas qu’ils sont promis à la mort, mais de telle sorte qu’un individu mort puisse être toujours remplacé par un vivant... qui ne sera lui- même qu’un remplaçant… provisoire. Les détenus sont considérés comme des insectes nuisibles quelconques, qu’on peut écraser et balayer pour les expulser le plus vite possible hors de sa vue.

Voici un cas hélas significatif de ce point de vue. Il s’agit des Einsatzgruppen qui sévissent en Ukraine, dès août 1941  (équipe spéciale décrite plus avant – cf. séance 2- et qui se définit comme une « équipe mobile de tueries », ai-je dit en reprenant la formule de R. Hillberg). En l’occurrence, ces escadrons sont aidés par la 6ème armée (il faut redire la complicité de la Wehrmacht, souvent occultée après la guerre). La situation à laquelle je pense concerne la ville de Bjelala Zerkov, près de Kiev. Du 20 au 22 août 1941, un Sonderkommando allemand (équipe spéciale en général) qui appartient à l’Einsatzgruppe C a exécuté plusieurs dizaines d’adultes ; mais il reste en vie 90 enfants, désormais sans famille puisque leurs parents ont été fusillés. Ces enfants sont enfermés dans un baraquement, et laissés sans soins. C’est alors qu’un officier de la Wehrmacht, le lieutenant-colonel Helmuth Grosscurth, s’en inquiète assez (il laissera un document précis à ce sujet) pour demander quoi faire à ses autorités (les soldats de la troupe eux aussi sont mécontents). Est sollicité le Generalfeldmarcshall qui commande la 6ème armée, von Reichenau (qui mourra de maladie en 1942). Celui-ci se tourne vers un de ses subalternes pour avoir de plus amples informations, puis il décide l’élimination des enfants. Et c’est là qu’un des officiers, nommé Riedel adresse aux soldats l’ordre d’en finir avec ce qu’il appelle la « couvée » (cité par W. Wette, Les crimes de l’armée allemande, op. cit., p.125). Le texte de H. Grosscurth, disparu après avoir été fait prisonnier par les Russes, a été publié en 1970 sous le titre  : Tagebücher einer Abwehroffiziers, 1938-1940, à Stuttgart).

Comment comprendre ce terme horrible de « couvée ». D’après ma remarque précédente, je suggère que ce terme a ceci de caractéristique qu’il connote un groupe proliférant et dont aucun membre ne peut être distingué des autres. Je parlais à ce titre d’un essaim et je pensais à la manière dont on met le feu à un nid de frelons pour s’en protéger - sauf que le rabaissement des enfants Juifs à ce statut d’animalité infecte est encore plus délirant si on se sait que la menace juive n’est que le produit d’un imaginaire paranoïaque – (et j’ai assez employé cette idée pour affirmer que la tendance paranoïaque est précisément une tendance vitale je dirai même une tendance normale des groupes humains dès lors que ceux-ci sont enclins à s’affronter à d’autres groupes humains - ce que j’explique dans mon livre cité plus haut ).

J’ajoute ceci : les meurtriers SS, dans leur tâche d’ouvriers qualifiés du meurtre sont eux-mêmes parfaitement dépersonnalisés ; ils ne sont plus que des incarnations particulières d’un groupe, les Allemands, autre race, mais… race supérieure. Chaque SS est donc la possession, mentale et physique, du groupe auquel il appartient (ce qu’enregistre du reste un serment de fidélité, pratique très importante de soumission aux chefs dans l’optique d’obéir aveuglément et de respecter le Führerprinzip ou Principe du chef, le chef suprême étant Hitler, Le Führer). Le cadre mental collectif est celui d’une loyauté absolue. Le bourreau devient une « personne impersonnelle » comme dit Alain Besançon (Les malheurs du siècle, Paris, Perrin / Tempus, 2005 [1998], p. 99 ; A. Besançon parle aussi très judicieusement d’une « inhumaine impersonnalité » - idem, p. 100 ). Ceci explique les notions récurrentes que transmet la littérature des témoins au sujet des bourreaux : la pauvreté d’esprit, la platitude, la banalité etc. Au total, on voit donc une double dissolution de l’individualité dans le groupe : à la fois du côté des bourreaux, et du côté des victimes telles qu’appréhendées par les bourreaux. Il reste que les tortionnaires maintiennent leur individualité en ne réfrénant pas  leur plaisir à faire souffrir leurs victimes, en ne se privant pas (sauf quelques rares exceptions) , de sadisme et de cruauté… Il ne nous reste qu’à espérer qu’il ne s’agisse pas là pulsion fondamentale, la plus archaïque peut-être, d e l’Humanité.

 

Remarque

Quand on considère tout ce que les SS ont fait subir aux déportés, il faut rappeler que la mort n’était pas infligée par avidité, ni d’abord par recherche d’un profit matériel (ces profits existaient toutefois : je dis simplement qu’ils n’étaient pas le premier motif du sadisme nazi). Autrement dit, les SS éprouvent avant tout un irrépressible penchant à agresser, tuer, faire le mal le plus possible en faisant mal le plus possible. Les SS se vouent corps et âme à infliger des souffrances. Et ils ne considèrent jamais leurs victimes comme des humains auxquels un minimum de dignité pourrait être reconnue. Dans le roman de J. Littell, Les bienveillantes, l’enfant juif qu’on aurait pu croire protégé parce qu’il est un musicien prodige, est néanmoins abattu immédiatement après qu’il se soit blessé la main et rendu ainsi définitivement incapable de jouer du piano. Aucune compassion de la part du SS, ce qui supposerait une intuition de similitude. En fait, les SS sont comme des enfants méchants, car ils ne voient au mieux dans les Juifs que des jouets sans âme, qu’on peut casser et jeter après usage, et qui sont toujours remplaçables. Voilà très exactement ce qu’on peut qualifier de déshumanisation.

 

Ci dessous quelques ligne du témoignage de Richard Glazar, un juif tchèque employé à Treblinka (lieu d’extermination des Juifs polonais). J’extrais ces deux pages du livre de Gitta Sereny, Au fond des ténèbres. Un bourreau parle : Franz Stangl, un policier commandant de Treblinka, Paris, Denoël, 2007 [1974 en anglais] p. 190 et 191.

 

2022-5 Questions au nazisme

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