séance 6
LA DESTRUCTION DE LA POLOGNE
Pour prolonger mes analyses d’avant l’été et confirmer la ligne de description que j’ai suivie sur la cruauté nazie, mais avant d’y revenir tout à fait, je voudrais examiner les actes meurtriers commis en Pologne à partir de l’invasion de septembre 1939 (j’ai donné quelques indications sur le cas polonais dans la séance 1, à la fin du point 1 et au début du point 2).... Ce sont des actes particulièrement violents, dont je veux aussi souligner qu’ils sont très différents de ce qui se passe ensuite en France en juin 1940, après la victoire allemande et la décision pétainiste (et du gouvernement de Paul Reynaud, Président du Conseil jusqu’au 16 juin ; sous la présidence d’Albert Lebrun) d’arrêter la guerre en demandant et signant un armistice. Je rappelle à ce propos que le traité d’armistice est très défavorable à la France car, même si le gouvernement français replié à Vichy conserve la souveraineté sur la « zone libre » (une grande partie de la moitié Sud) et sur son Empire colonial, le traité prévoit le versement aux Allemands d’une indemnité de 400 millions de francs par jour! Ce traité peut même être considéré comme parfaitement honteux quand on sait qu’une de ses clauses (l’article 19) prévoit de livrer aux nazis tous les citoyens Allemands, Juifs souvent mais pas toujours, ayant fuit l’Allemagne hitlérienne et réfugiés en France... Hannah Arendt est dans le lot ; mais après avoir été internée dans un camp, à Gurs, et s’en être évadée, elle trouvera refuge un peu plus tard aux USA.
1) Première chose à savoir :
D’abord il faut se représenter le découpage de la Pologne après la victoire allemande. Le 22 août 1939, quelques jours avant l’offensive, un exposé d’Hitler, au Berghof, à ses généraux qui s’apprêtent à envahir la Pologne, a prescrit de traiter ce pays et cette nation avec brutalité, et notamment de supprimer les élites dirigeantes (les officiers, les enseignants, etc.- voir C. Browning, Les origines…, op. cit., p. 30). C’est ce qui sera fait ! Ce découpage (qui ne se compare pas tout à fait à celui de la France) est effectué conformément aux accords secrets entre le Reich et l’URSS, ce qu’on appelle le « pacte germano-soviétique » signé le 23 août 1939 entre Ribbentrop et Molotov, tous deux ministres des affaires étrangères des deux pays concernés. La Pologne fut donc d’abord envahie à l’Ouest par l’armée allemande puis, deux semaines plus tard, à l’Est, par l’Armée Rouge. Il y a donc, en 1939, à la place de la Pologne (car le pays est littéralement dépecé!) d’une part le territoire dévolu à l’URSS, la Prusse orientale, d’autre part à l’Ouest et au Sud, le territoire sous domination nazie. Mais ce territoire occupé par les nazis est lui-même divisé en deux grandes régions. On trouvera une carte de ce découpage dans, le livre de C. Browning, Les origines de la solution finale, op. cit., p. 93 .
a) à l’Ouest, le Warthegau avec les villes de Poznan (Posen en allemand), la ville principale, et Lodz (qui va devenir Litzmannstadt) ;
b) tandis que ce qui reste de l’ancienne Pologne et qui comprend les districts de Varsovie, Radom, Cracovie, Lublin, avec en plus le grand district de la Galicie, devient le Gouvernement général.
La région de l’Ouest, nommée Wartheland (le pays de Warta, la rivière qui est en fait un affluent de l’Oder) est purement et simplement incorporée, autrement dit annexée au Reich - sous prétexte qu’elle avait appartenu à l’Allemagne avant la guerre de 14. C’est dire qu’elle devient ou redevient allemande. A ce titre elle est définie en tant que Gau (en l’occurrence un Reichsgau), ce qui signifie une unité territoriale, en outre confiée à un dirigeant du Parti - un Gauleiter. Celui-ci, doté d’un pouvoir sans contrepartie, se dispense de toute autre règle que celles qu’il a édictées, et il contrôle à la fois le Parti et l’administration locale. Le « Gauleiter » qui dirige le Warthegau se nomme Arthur Greiser. J’ajoute qu’il y a un autre Gau dans ces territoires annexés, à savoir le Gau de Prusse occidentale, le Gau de Dantzig, le fameux « corridor » (revendiqué depuis longtemps par le Reich )… Pour compléter ce que je résume ainsi, je pense qu’on peut se fier à l’article homonyme de wikipédia – que je modifie à peine…). Retenons que le chef, le Gauleiter, n’agit pas en fonction d’un droit, pas même un droit limité pour les allemands vivants sur ce territoire, les Voksdeutsche. Ce responsable politique et administratif est missionné pour mener un « combat racial » (Volksturmkampf) c’est-à-dire en l’occurrence l’expulsion des polonais, et, bien sûr, des Juifs, ce qui se traduit par une activité de terreur à l’égard de ces deux groupes! Dans tous les villages traversés par la Wehrmacht, les SS commettent par conséquent des exécutions, souvent précédées de brimades humiliantes à l’encontre des Juifs (on en trouvera divers exemples dans le livre de Raoul Hillberg, La destruction… op. cit.). Dès fin 1939, donc juste après l’invasion, on dénombre environ 10 000 victimes polonaises sur ce territoire. Voilà l’élément significatif. Quelques mois plus tard, en février 1940, il y a bien une «ordonnance « contre les actes de violence dans les territoires de l’Est annexés » ; mais les nazis mettent en avant le fait qu’il fallait contenir certaines violences polonaises commises à l’encontre des Allemands résidant en Pologne – ce qui put être parfois le cas. Aux militaires qui prônent la modération, Hitler, qui maintient son exigence de brutalité, rétorque que la Wehrmacht ne saurait devenir l’armée du salut… (pour se faire une idée plus étoffée des protestations émanées de la troupe et surtout des officiers pendant l’invasion de la Pologne, on peut consulter Christian Baechler, Guerre et extermination à l’ESt, Paris, Tallandier, 2016, p. 138 et suiv…)
Dans le Wartheland les Juifs sont environ au nombre de 600 000. En novembre 1939, par décision de Friedrich Übelhoer, le Président du district de Litzmannstadt (= Lodz), ils ont obligation de porter un insigne, une étoile jaune, en deux exemplaires : une devant, sur la poitrine, et une autre dans le dos. En même temps sont créés les premiers ghettos (je traiterai la question très importante des ghettos juifs, - il y en a eu des milliers en Pologne - dans la prochaine séance).
La deuxième région, qui est finalement la Pologne résiduelle, relève du Gouvernement général, dirigée par Hans Franck (qui finira condamné et pendu à Nuremberg en 1946). A la fin de 1940 le Gouvernement général a été mis dans le cas de recevoir 325 000 Juif expulsés du Wartheland et du corridor de Dantzig. Ces personnes, qui sont passées par des centres de transit, comme à Potulice, ont vu tous leurs biens confisqués. Mais dans le Gouvernement général, rien n’est préparé pour les accueillir…, ce qui fait que ce territoire est confronté à d’immenses problèmes de surpopulation, au terme desquels Hans Franck marque son désaccord avec Greiser. Franck, qui a fait exécuter plusieurs milliers de polonais et a fermé les universités, fait en outre déporter des centaines de milliers de polonais en Allemagne, comme travailleurs (forcés!) dans l’industrie et l’agriculture. En même temps est créé le ghetto de Varsovie (où est entassée une énorme foule de gens destinés à périr). Cela n’empêche pas Franck de protester dès janvier 1940 contre l’envoi des Juifs du Wartheland. Hitler le soutient puis, au printemps 1941, il annonce qu’après la victoire sur l’URSS, le Gouvernement Général sera prioritairement vidé de ses Juifs. Ensuite, en octobre il envisage la déportation des Juifs vers l’URSS (ce qui ne se fera pas, comme on sait), et le 16 décembre, retour de Berlin, il réunit ses gouverneurs de district et les chefs de division en leur annonçant : « Nous devons en finir avec les Juifs… (…), nous devons détruire les Juifs partout où nous les rencontrons et partout où c’est possible, pour préserver la structure entière du Reich » C’est à la même époque, en décembre 1941, que les SS expérimentent le meurtre par gazage dans le but de liquider tous les Juifs polonais...
2) Les camps en Pologne
Dans le Gouvernement général, l’Aktion Reinhart est enclenchée au printemps 1942 sous la direction d’Odilo Globocnik, un fou furieux (un… de plus… sous les ordres d’Himmler, et qui sera pendu en 1945). L’Aktion Reinhart, c’est le grand massacre des Juifs et des tziganes polonais (qui va aboutir à près de 2 millions de victimes de mars 1942 à octobre 1943), et qui implique la création dans le Gouvernement général des camps d’extermination de Treblinka, Sobibor, Belzec. Ce sont en effet les trois premiers camps, Belzec ayant le triste privilège d’avoir été la figure de proue des chambres à gaz, où l’on arrivait à tuer chaque heure des centaines de personnes ! A ces trois camps s’ajoute celui de Majdanek, tandis que le Wartheland et la Haute Silésie contiennent Chelmno et Auschwitz (ce dernier camp dans le Sud). Les trois premiers camps sont destinés à assassiner les Juifs polonais essentiellement, alors que les autres vont recevoir des populations juives issues de toute l’Europe, dont la France à partir de mars 1942.
J’ai déjà envisagé (cf séances 3 et 4) le dispositif ultra répressif, explicitement anti démocratique, et criminel, des camps de concentration, créés en Allemagne immédiatement après l’accès d’Hitler à la chancellerie, à la fin de l’hiver 1933. Je me suis notamment appuyé sur le livre majeur de Nikolaus Wachsmann, KL, Histoire des camps de concentration nazis… (op. cit. ; traduit de l’anglais. On dit KL pour KonzentrtionLager, et KZ pour le même mot mais la partie Konzentration...). Je redis juste que tout ce système dont le fonctionnement est confié à la SS, doit selon moi être défini comme un moyen de combat contre des « ennemis » étant entendu qu’ici sont potentiellement ennemis tous les civils, opposants déclarés ou pas déclarés…, non seulement des pays conquis, mais aussi de l’Allemagne même, avec ses opposants. Il faut aussi se souvenir de la différence entre camp de concentration et camps d’extermination : car même si on meurt autant dans les premiers que dans les seconds, ce n’est pas de la même manière, parce qu’on y est avant cela utilisé comme esclave dans un but de production.
Dans les pays conquis, les camps d’extermination font suite à la visite par Himmler, en juillet 1941, d’un site de tueries près de Minsk en Biélorussie (voir par exemple le livre de Guido Knopp - le fameux documentariste-, Les SS. Un avertissement de l’histoire (Paris, Presses de la cité, 2006 [2002], p. 125-127). On a de nombreux récit sur l’épisode d’un malaise de Himmler, qui aurait vomi parce qu’il n’aurait pas supporté la vue des fusillades, avec des gens tués en série et tombant en masse dans des fosses boueuses et ensanglantées. Moins cité, un autre récit parle lui aussi d’un malaise de Himmler, mais qui aurait eu lieu pendant l’observation d’une chambre à gaz en fonction (voir G. Knopp, idem, p. 126). Toujours est-il que c’est lors d’une cette tournée d’inspection de 1941, qu’Himmler aurait pris conscience du caractère pénible voire traumatisant, pour les tueurs, du « travail » en question, ce qui le conduisit à rechercher une solution permettant d’épargner à ses SS le contact direct avec les victimes. Là résiderait l’origine des chambres à gaz. Je laisse cette affirmation au conditionnel parce qu’il ne faut pas oublier que l’extermination des handicapés en Allemagne même (l’Akion T4), un peu plus tôt, avait déjà recouru au gazage… lequel avait déjà été imaginé par Hitler dans Mein Kampf. Et on sait que des spécialistes de l’Aktion T4 furent recrutés pour mettre en œuvre l’Aktion Reinhart.
L’extermination des Juifs polonais (l’Aktion Reinhart) fait suite à une décision du 13 octobre 1941 qui commande de créer les camps d’extermination dont j’ai parlé, à Belzec, Treblinka, Sobibor, puis à Chelmno, Auschwitz et Majdanek (ou Maïdanek : le « j » se prononce « i »). Au total, ces 6 camps feront entre 2,5 et 3 Millions de victimes. C’est le cadre dans lequel seront imaginées et mise en service des chambres à gaz, primitivement conçues pour faire inhaler aux victimes les gaz d’échappement de moteurs de chars (de même qu’on se sert de camions spéciaux dans lesquels on a préalablement entassé les victimes, qui doivent mourir lorsque le véhicule se déplace de quelques kilomètres).
La situation polonaise en général est étudiée par un bon livre polonais (en ce point, je précise, ce qui doit être évident, que mon choix est arbitraire car il existe des dizaines voire des centaines d’ouvrages sur la Second Guerre….). Le livre polonais sur lequel je m’appuie est traduit sous le titre Le génocide nazi 1939-1945, par Szymon Datner, Janusz Gumkowski et Kazimierz Leszczynski, Poznan, éditions DAWNICTWO ZACHODNIE, Warszawa, 1962. Je me reporte essentiellement au chapitre intitulé « Les camps – instrument d’extermination en masse », p.185-271.
D’après ces auteurs, il y a eu en Pologne deux groupes de camps (cette distinction est admise par tout le monde) : 1. Les camps où était pratiquée une extermination non pas directe, immédiate, mais par étapes pourrait-on dire. Ce furent des camps de concentration, des camps de travail forcé, et aussi des camps de travail spécialement réservés aux Juifs. 2. Ensuite il y a eu des camps consacrés à l’extermination directe. Dans ces « camps de la mort » on tuait les gens, surtout les Juifs, dès leur descente du train. Comme le dit R. Hillberg, en parlant des camps polonais, où arrivaient des milliers de convois venant de toute l’Europe :
« Les centres de mise à mort fonctionnaient vite et bien. Le nouvel arrivant descendait du train le matin, le soir son cadavre était brûlé et ses vêtements empaquetés et entreposés pour être expédiés en Allemagne ». (R. Hillberg, La destruction…, op. cit., p. 748).
En plus de cela il y a eu dans les premiers mois de l’occupation de la Pologne des camps d’extermination nommés « camps civils pour internés » (Zivilinterniertenlager), ou « camps de passage » (Durchgangslager). Pour les « ennemis du Reich » notamment les militants politiques et sociaux. Les internés de ces camps, parmi lesquels plusieurs milliers d’intellectuels polonais, ont été en majorité fusillés.
Pas la peine d’en dire plus sur les camps ; l’horreur absolue… (dont je redis que je l’ai déjà plus ou moins traitée). Il vous suffira de lire les ouvrages que je cite, qui sont très clair et très bien documentés… J’ajoute, faute de l’avoir cité il me semble, l’intéressant livre de Philippe Burrin, Hitler et les Juifs. Genèse d’un génocide, Paris, Seuil, 1989. Le travail des historiens des dernières générations est vraiment excellent.
3) Avant d’en venir aux ghettos (la prochaine fois), je veux préciser les choses en revenant sur ce que j’ai dit en commençant : la différence entre le système de terreur employé par les nazis en Pologne, et les conditions de l’Occupation de la France. En France, nous le savons tous, l’occupation allemande passe par la collaboration de l’État français de Pétain, ce qui implique la fabrication d’une administration et de règles diverses qui peuvent passer pour un support juridique. C’est un droit discriminatoire, raciste, etc., mais c’est bien un droit qui précède et justifie la violence, pouvant de ce fait s’attirer sinon la sympathie (c’est souvent le cas) du moins la participation, donc la collaboration (au sens courant) de toutes les rouages de l’Etat et des fonctionnaires. Dans la France occupée, l’armée allemande titre les ficelles, mais elle n’use de sa puissance que dans le courant de ce qui a été prévu par des règles juridiques ou pseudo juridiques (comme les ordonnances émanées du Haut commandement de l’armée d’Occupation, appliquées et surveillées par la police française). D’où la discussion sur la faiblesse des effectifs militaires allemands, parce que cette discussion pourrait révéler que les finalités imposées par les nazis étaient parfaitement assumées par l’Etat collaborationniste de Vichy, faute de moyen humains allemands suffisants. Alors, quelle est la différence (criante) avec la Pologne ? En Pologne, il y eut aussi de telles mesures, mais l’Etat était détruit de même que tout le pays était militairement ravagé dès l’entrée des troupes allemandes. Dans ces conditions, l’armée allemande, à la fois secondée et incitée par les SS, était à l’initiative, ce qui se finissait presque toujours par de nombreuses actions ultra violentes. Tous les témoignages à ce sujet y insistent. Je pense à ceux de Samuel Pivnik, de Rutka Laskier, de Zygmunt Klukowski… si précieux, admirables, qui décrivent toutes sortes de violences mortelles prenant pour cible les populations juive et polonaise, au moindre prétexte.
Or, j’y reviens, ceci n’ a pas lieu en France…, où les allemands, juste après avoir investi Paris, se consacrent à une vaste entreprise de séduction et défilent avec tambours et trompettes, tout souriants et aimables ! (ce qui ne durera pas). Ceci est important pour apprécier aussi le degré d’ignorance des français et notamment des Juifs français (de même que des Juifs étrangers d’ailleurs) qui ne se doutent pas du sort qu’on leur réserve, ne sachant rien de ce qui se passe à l’Est, avec ces maltraitances terribles depuis 1939. En Pologne au contraire, la jeune Rutka Laskier (elle a tout juste 14 ans), sait très précisément en 1942 que la mort est décidée pour elle et ses semblables et qu’il n’y a déjà plus grand-chose à faire pour y échapper. Dans le Journal de Rutka, janvier-avril 1943 (Paris, Press Pockett, 2008) qui nous est parvenu, assez longtemps après la guerre (j’en recommande la lecture ne serait-ce que pour admirer les capacités littéraires précoces de cette jeune fille), on voit les énormes déplacements de populations , puis le regroupement et l’enfermement des Juifs dans des ghettos, puis la liquidation des ghettos dont les habitants subissent des fusillades ou la déportation vers des camps d’extermination. Sans parler du marquage (par l’ « insigne juif » ), ni du travail forcé, ni de la réduction en esclavage… Toutes choses qui ne laissent finalement le choix qu’entre deux manières de mourir : soit d’épuisement par la dénutrition et le travail, soit par l’assassinat direct, avec le le fusil ou le gaz…, puisque tels sont les moyens de cette guerre raciale (qui n’est donc pas une simple politique).
4) J’ai déjà évoqué les équipes de tueurs qui agissent à ciel ouvert, en particulier les Einsatzgruppen (ou Einsatzgruppen der Sicherheitspolizei, soit groupes d’intervention de la police de sécurité). Sur l’activité de ces équipes en Pologne, voir Arno Mayer, La « solution finale » dans l’histoire, op. cit., p. 210 et suiv…) Mais il y avait aussi les bataillons de réserve de la police, l’Orpo (Ordnungspolizei ou police de l’ordre) dont traite C. Browning dans Des hommes ordinaires… (op. cit.). A l’été 1940, des dizaines de bataillons de ce type (plus de cent) sont en action, dont 13 en Pologne, dans la zone du Gouvernement Général. Chaque bataillon comporte 26 000 jeunes recrues, plus les réservistes. Les policiers dont il est question, des « exécutants de base » dit C. Browning (idem, p. 30), d’origine ouvrière et petite bourgeoise, sont d’âge mûr, donc trop vieux pour être mobilisés dans l’armée (ils sont réservistes pour cette raison). En Russie, à l’été et automne 1941, ils sont près de cinq cents (divisés en 3 compagnies de 140 hommes, chaque compagnie comportant 3 sections, et chaque section étant elle-même divisée en 4 escouades), associés aux quatre Einsatzgruppen. Et tous ou presque tous vont assez facilement devenir des professionnels du meurtre. Ils arrivent, massacrent et repartent - aidés en outre par des supplétifs, volontaires, des Hilfswillige ou Hiwis Ukrainiens, Lettons et Lituaniens, lesquels cherchent à échapper à la mobilisation sur le front russe, et accomplissent d’autant mieux leur besogne de tueurs enragés qu’ils sont animés par de forts sentiments anticommunistes et antisémites. En Pologne, un bataillon de ce type a perpétré un massacre le 13 juillet 1942 dans la petite ville polonaise de Jozefow (à l’Est du Gouvernement général), où vivent 1800 Juifs – dont 1500 ont été tués. La même ville avait déjà été le théâtre d’une tuerie invraisemblable, ce que Zygmunt Klukowski (un médecin antinazi) note le 13 mai, dans son journal :
« Dans l’après-midi du lundi 11 mai, trois gestapistes ont commis un massacre à Josefow. Ils ont tué une bonne centaine de personnes. Même l’Allemand Becker, le Treuhänder d’Alwa [c’est l’administrateur civil d’une usine chimique confisquée] qui se trouvait par hasard sur les lieux au moment des faits, a raconté plus tard dans son bureau que le spectacle était monstrueux et indescriptible. Il n’aime pourtant pas les Juifs ». (Zygmunt Klukowski, « Une telle monstruosité ». Journal d’un médecin polonais, 1939-1947, Calmann-Lévy, 2011 [2007], p. 222).
Pour ce qui est de l’entrée des troupes en Pologne, en septembre 1939 , et des massacres perpétrés dès le début de l’invasion, nous disposons aussi du témoignage de Sam Pivnik (Rescapé. Auschwitz, la Marche de la mort et mon combat pour la liberté, Paris, Fleuve Noir, 2013, p. 55). Sam Pivnik est un jeune garçon Juif, né en 1926, il a donc 13 ans quand les troupes de la Wehrmacht envahissent la Pologne. Sa ville est Bedzin (c’est aussi la ville de Rutka Laskier), qui est située dans partie Sud de la Pologne, au Nord de Katowice, sur un confluent de la Vistule. C’est surtout une ville à majorité juive. L’offensive et la conquête allemandes commencent le 1er septembre comme on sait, et d’après les souvenirs précis de Sam Pivnik, c’est le vendredi 8, une semaine après, que les habitants de Bedzin voient arriver une unité de soldats comptant 2000 hommes. Certains ressemblent à des policiers, mais ils sont vêtus de treillis de combat, d’autres portent un uniforme régulier de la Wehrmacht sauf qu’ils ont des épaulettes noires avec des runes sur le col et un insigne d’aigle sur les manches. Samuel Pivnik apprendra plus tard que cette unité relève du Sicherheitsdienst, le SD, et qu’elle est commandée par un Obergruppenführer nommé Udo von Woyrsch (C. Browning le cite dans Les origines…, op. cit., p. 44). Cette unité s’occupe de toute la région de Katowice, et sa mission se résume à celle d’un peloton d’exécution visant les communautés juives. A son actif, par conséquent, il y a l’incendie de la grande synagogue de Bedzin, le samedi, jour du shabbat, action poursuivie le lendemain par l’assassinat d’un grand nombre de Juifs présent sur ce site.
Quant au jeune Pivnik, il a pu se dissimuler avec sa famille dans le grenier de la vétuste maison où cette famille a été contrainte de s’installer, et il raconte que de là, il constate un matin avec horreur qu’il y a aux arbres de la place des corps que le vent remue : ce sont des Juifs pendus par les nazis. Les rues sont de même encombrées des cadavres sanglants de voisins, d’amis, des hommes et des femmes de tous âges, des jeunes garçons et filles, tous abattus après avoir été roués de coups. Parfois ils ont été reconnus par les Allemands à cause de leur vêture et de leurs chapeaux traditionnels, d’autres fois ils ont été attrapés chez eux suite à des indications communiquées par des habitants non juifs aux tueurs.
Un intérêt secondaire de ce genre de témoignage, c’est qu’il nous permet d’envisager le rôle meurtrier non pas seulement des équipes spécialisées, les Einsatzgruppen, mais aussi des soldats de la Wehrmacht (cf. séance 3, § 1), et ce, dès les débuts de l’invasion, en septembre 1939. L’étude polonaise que j’ai déjà citée fait d’ailleurs le bilan de toutes les tueries et elle montre bien l’engagement à ce niveau de l’armée allemande (cf. Le génocide nazi 1939-1945, par Szymon Datner, Janusz Gumkowski et Kazimierz Leszczynski, op. cit. ; voir aussi sur cette question Wolfram Wette Les crimes de la Wehrmacht, op. cit.). D’après ces auteurs, la participation de l’armée allemande, souvent déniée après la guerre, est constante et totale, et elle se voit très bien lors des actions criminelles commises en septembre en Pologne, même si ces crimes sont d’abord l’oeuvre des unités paramilitaires ou policières entrées à la suite de l’armée (les SS-Verfügungstruppe ou troupes de disposition), les Einsatzgruppen (groupes d’intervention - ou d’opération), l’Ordnungspolizei, la Sicherheitspolizei, le Selbstschutz (terme qui signifie autodéfense, et, comme l’indique ce nom, il s’agit de groupes paramilitaires formés d’Allemands vivant dans les territoires polonais, dont l’action mortelle se produit par conséquent sur le mode de la vengeance). Qui plus est, de nombreux documents montrent que la Wehrmacht et son Haut commandement connaissaient ces groupes spéciaux et, en plus, les considéraient comme des « personnels militaires auxiliaires ». En tout cas, la responsabilité de l’armée allemande est assez établie pour qu’il soit impossible de faire croire que les équipes de tueurs agissaient à l’insu de la troupe (en Pologne et plus tard en URSS). En outre, les ordres passé dans la Wehrmacht pour traiter la population polonaise pouvaient indiquer ceci (qui par ailleurs) repose sur un principe de responsabilité collective jusqu’alors inconnu dans le droit :
« Si des coups de feu partent d’un village situé à l’arrière du front et qu’on ne peut déterminer la maison d’où ils sont partis, il faut alors incendier tout le village sauf s’il doit servir au cantonnement des troupes ». (c’est un ordre émané du commandant du groupe d’armées « Nord », Fedor von Bock, le 10 octobre 1939, cité et traduit dans l’ouvrage polonais que je suis, p. 123-124).
Il y a bien là une incitation au crime contre la population civile polonaise, déjà meurtrie par les bombardements de la Luftwaffe et les mitraillages des civils. De nombreux villages qui se trouvaient sur le chemin de l’armée mais sans être le moins du monde des terrains d’opérations, étaient de même objets de dévastations sanglantes soit du fait des soldats de la Wehrmacht, soit du fait des unités mobiles citées ci-dessus, et ce en contradiction avec l’article 50 de la Convention de la Haye de 1907. Tous les prétextes étaient bons pour fusiller : la possession d’un simple canif, d’un rasoir, un livret militaire trouvé lors d’une fouille, etc. Parfois on allait jusqu’à écraser les gens sous les chenilles des tanks. On n’oubliait pas toutefois qu’il fallait envoyer des jeunes gens en Allemagne, pour travailler.
Je me réfère toujours aux indications données par l’ouvrage de S. Datner, J . Gumkowski et K. Leszczynski . D’après eux, c’est dans la voïvodie de Bydgoszcz qu’on compte le plus grand nombre de victimes : près de 3000. La plupart du temps, l’ordre d’un officier suffisait pour engendrer une tuerie. En Pologne centrale et méridionale, des exécutions ont lieu dès le premier jour de l’entrée des troupes dans les villes. Ces exécutions sont commises par les troupes SS dites Verfügungstruppe. A l’Ouest, les assassins sont plutôt les SS, les SA et l’Orpo. La Selbstschutz, particulièrement cruelle, met également la main à la pâte ! Les intellectuels (instituteurs, prêtres, etc. ), puis les scouts, les militants sociaux, etc., font bien sûr les frais de cette rage destructrice. Le 3 septembre, dans le village de Czarny Dunajec, après que deux jeunes garçons aient été accusés (sans preuve) d’avoir tiré sur les troupes, leur maison est incendiée, et le feu... se propage à 36 autres habitations… Le 9 septembre, dans le village de Mszadla, commune de Slupia (région de Varsovie), a lieu un massacre sans cause connue. Les Allemands tuent les paysans dans leurs fermes, lesquelles sont ensuite incendiées, etc. Mais chaque fois, les juifs sont les premières victimes. Dans ce contexte, je le re-redis, la moindre agglomération juive est attaquée. Le 9 septembre, Bedzin, la ville de Sam Pivnik et de Rutka Laskier, déplore 44 personnes tuées. A Mielek, veille de Roch Hachana, d’après une déposition ultérieure, voila ce qu’il advint le 13 septembre :
« Les Juifs se préparaient à la fête. Dans les maisons on brossait, on nettoyait et dans l’abattoir de la volaille qui se trouvait près de la synagogue il y avait beaucoup de Juifs. Dans le voisinage de la synagogue et de l’abattoir se trouvaient les bains où, ce jour-là, de nombreux Juifs se baignaient. Alors les soldats encerclèrent le tout, forcèrent 35 hommes à sortir nus du bain, les enfermèrent dans l’abattoir et y mirent le feu, tirant sur ceux qui tentaient de s’échapper. Les soldats se répandirent dans la ville pour traquer d’autres personnes et les abattre. L’incendie s’étendit et dura deux jours ». (Berta Lichtig, in Filip Friedmann, « Extermination des Juifs polonais dans les années 1939-1945 », Bulletin de la Commission Centrale pour l’Etude des Crimes Nazis en Pologne ; citée dans S. Datner, J . Gumkowski et K. Leszczynski, Le génocide nazi 1939-1945, op. cit., p. 34).
On trouvera dans ce livre quantité d’autre cas similaires… Souvenons-nous que cela se produit à peine la guerre avait-elle commencé…
Concernant les massacres commis sur la population polonaise, il y a, dans le livre que je résume, un long chapitre (« Extermination de la population polonaise sur les territoires incorporés au Reich ») ; mais le mot extermination est peut-être un peu problématique parce qu’il ne s’agit pas d’un génocide, même si c’est un meurtre de masse. Les polonais catholiques, race inférieure selon les nazis, étaient souvent non pas bannis de l’Humanité, mais déplacés, déportés pour laisser la place à des Allemands et pour travailler comme esclaves, conformément à la volonté d’Hitler communiquée aux autorités supérieures de la Wehrmacht, le 22 août (exposé auquel j’ai déjà fait allusion en commençant). Hitler annonçait en effet :
« La Pologne sera dépeuplée et colonisée par les Allemands », moyennant quoi le but de la guerre est d’« anéantir physiquement l’adversaire ». En conséquence assénait Hitler à ses généraux : « Soyez sévères, soyez sans aucun égard, agissez plus vite et plus brutalement que les autres »….
La destruction de la Pologne et des communautés juives apparaît très bien dans le journal du médecin Zygmunt Klukowski dont je viens plus haut de citer un extrait. Mais, d’après ce journal, si les Polonais catholiques ne sont pas épargnés, beaucoup ne montrent aucune espèce de compassion à l’égard des Juifs qui, cependant, sont peut-être leurs voisins et amis ! Ces polonais vont même jusqu’à se réjouir du sort de ces personnes massacrées sous leurs yeux…
La ville où Klukowsky dirige un hôpital depuis 1919 (il est né en 1885), c’est Szczebrzeszyn (un nom imprononçable pour nous!), qui se trouve dans la Pologne orientale, la région de Zamosc. La ville comporte une forte proportion de population juive, presque la moitié sans doute des habitants. Et ce que consigne Klukowski, de semaine en semaine, parfois d’un jour ou d’une nuit sur l’autre, c’est une gradation dans l’horreur. Dans cette ville et ses environs, les tueurs allemands sont très tôt à l’oeuvre, sans pitié, si bien qu’on pourrait les appeler les Légions infernales d’Adolphe Hitler. Bien sûr, la répression s’abat sur tout le monde, polonais compris, dès l’invasion, en septembre 1939, on vient de le constater. Mais les Juifs sont assurément les plus maltraités, qui subissent confiscations, pillages, réquisition pour des travaux exténuants... Le 18 octobre, les Allemands leur ont même imposé une gymnastique destinée à les épuiser plus encore, et sans doute à les humilier, en leur faisant sentir la puissance de leurs bourreaux, auxquels ils sont donc contraints d’obéir sans réticence. Il y a donc là des rassemblements obligatoires donc une mobilisation permanente de la population juive. Au même moment on a transporté certains d’entre eux en camion à l’extérieur de la ville pour effectuer des travaux très pénibles.
Le 15 novembre les Juif sont rendus responsables d’un incendie. Alors note Klukowski (idem, p. 78) ils
« étaient affreusement traités : on les invectivait, les bousculait, les battait. Je n’avais pas le droit de les accueillir dans l’hôpital (…) . Au bout de trois heures, l’incendie a commencé à faiblir. Une disposition a exigé des chrétiens qu’ils rentrent chez eux avant deux heures du matin et que les Juifs se rendent dans la halle située place du marché. On a expulsé les Juifs de leurs maisons et on les a poussés jusqu’à la place. Coups de feu et cris. J’ai vu de vieux Juifs poursuivis par des soldats brandissant des baïonnettes. L’un d’entre eux pouvait à peine tenir sur ses jambes et deux femmes le tenaient à bout de bras (…). / Ce matin , une dizaine de Juifs étaient encore retenus prisonniers dans la mairie en tant qu’otages. (…) La population juive devra verser une contribution de 10000 zlotys et une caution du même montant » (Z. Klukowski, idem, p. 78 et 79).
Toute l’année suivante, 1940, est scandée par des réquisitions (à la date du 5 mars, Klukowski note (idem, p. 106) que les Juifs doivent balayer la neige et qu’ils sont parfois contraints de chanter « notre Hitler chéri nous apprend à travailler »…). Puis, vers l’été, commencent des déportations dans des camps de travail. Le 23 juillet, Klukowski (idem, pp. 130-131) signale deux camps de ce type, près de Zamosc, à Bortatycze et Bialobrzegi. Là, le travail est très dur car il s’agit, en restant dans l’eau des marais, de creuser des fossés de drainage. En plus, la nourriture est à la fois mauvaise et insuffisante, et les Allemands logent ces travailleurs forcés (et promis à la mort) dans des baraquements rudimentaires insalubres, infestés de poux, et éloignés du travail, ce qui oblige à effectuer des allers-retours épuisants, sans parler de la brutalité des gardiens, qui manient la matraque avec zèle… Le 8 août (Klukowski, idem, p. 134 ), 300 personnes sont nominalement convoquées pour une telle obligation. Alors « Les Juifs pleurent et se lamentent ». Le 14 août, deux camions ont été remplis de Juifs à destination de Zamosc. On les a préalablement frappés. Dans ce contexte poursuit Klukowki, il règne un « désespoir extrême » dans chaque famille juive alors que les femmes, démunies, sans argent, sont repoussées des commerces par les polonaises bourgeoises, qui se plaignent de la pénurie…
1942 est l’année de la descente dans l’horreur, puisque, après ces mauvais traitement souvent mortels, c’est le temps de la mise à mort systématique. Le 20 janvier Klukowski (idem, p. 207) remarque un « flagrant changement d’attitude des Allemands à l’égard des Juifs ». Désormais, pour toutes sortes de raisons… jusqu’à l’absence de brassard, les Juifs sont fusillés. Le 18 février (idem, p. 209), une jeune fille de 20 ans sans brassard a été emmenée en dehors de la ville et abattue par les gendarmes. Le 12 avril (idem, p. 216), « L’effroi gagne les Juifs de notre ville ». Des femmes se réfugient au cimetière dans l’attente de la mort, préférable selon elles à la fusillade en masse dont on sait qu’elle a eu lieu à Belzec.
Ecoutons maintenant ce que raconte Klukowski à la date du 8 mai (Klukowski, idem, p. 221) :
« Vers 17 heures les gestapistes, sevrés de sang, ont quitté Szczebrzeszyn. Le désespoir s’est emparé des Juifs. Les femmes s’arrachaient les cheveux et se lamentaient. Mais d’une manière différente de d’habitude : d’une voix sourde, sans cris, sans hurlements. (…) /. Le médecin juif, le docteur Bolotny, est accouru pour me demander de l’aide. Conformément à l’interdiction en vigueur, je n’ai pas satisfait à sa demande. Cette attitude me ronge. Je vois encore un chariot transportant des cadavres mal empilés, une Juive, muette de désespoir, portant son enfant mort dans les bras ; et des blessés sanglants, gisant sur des brancards, que je ne pouvais même pas approcher ».
Je cite ces passages pour la raison principale qu’ils montrent la manière d’endurer les épreuves, d’en ressentir la terrible meurtrissure … ce que nos froids récits historiques nous font parfois sous-estimer. En plus, je voudrais qu’on n’oublie pas ce que Klukowski, à qui ses scrupules de conscience font honneur, signale à plusieurs reprises, par exemple le 9 mai (Klukowski, idem p. 221), après avoir été fallacieusement dénoncé par un compatriote, à savoir la participation au malheur juif de « la fange polonaise », complice des nazis. Il vise ainsi les dénonciateurs, ceux qui prêtent main forte aux Allemands et pillent les appartements abandonnés (ce que montre aussi le récit de Sam Pivnik). De même, le 8 août, Klukowski (idem, p. 233 ) parle d’: « une grande partie de la population polonaise, notamment les paysans », qui aide les autorités à pourchasser les gens qui se cachent, les fuyards… (voir aussi dans le même ouvrage de Klukowski les p. 242, pour le 22 octobre ; et 243, pour le 23 octobre.
Le 26 novembre, Klukowski écrit (idem, p. 249 et 250) :
« Les Polonais se comportent souvent vis-à-vis des juifs d’une manière étrangement bestiale. Une psychose semble avoir pris possession des gens qui, à l’instar des Allemands, nient l’humanité des Juifs et voient en eux des animaux nuisibles : des chiens enragés, des rats… ».
Notez l’adverbe « étrangement » dans « étrangement bestiale » et la référence à la psychose… J’y vois une compréhension de l’assignation des Juifs à une place d’ennemi : un ennemi qu’on peut, non, qu’on doit tuer à cause de son caractère prétendument malfaisant : ici se fait jour l’idée nazie typique d’après laquelle le meurtre serait une quasi obligation morale, pour la préservation de la race.
La descente dans l’horreur sanguinaire, on la voit ensuite dans un long texte du 21 octobre 1942 sur des « événements invraisemblables » (Klukowski ; idem, p. 241-242). A l’œuvre, des gendarmes, avec des SS et ce qu’il appelle les « policiers bleus » (à savoir une police polonaise constituée sur ordre du Gouverneur Hans Franck par un décret du 17 décembre 1939). Ce jour-là, ces groupes quadrillent la ville pour capturer le plus de juifs possible. Ils entrent dans les maisons, brisent les portails, enfoncent les portes, cassent les fenêtres, jettent des grenades dans les caves et dans d’autres endroits où des personnes peuvent être cachées. Ils sont munis de pistolets, de fusils, de mitraillettes , et ils tirent comme à la parade..., sinon ils frappent, s’acharnent « comme des animaux » (Klukowski, idem, p. 241). A 15 heures, ils ont entre leurs mains 900 personnes, qu’ils conduisent à l’extérieur de la ville à coups de matraque et de crosse de pistolet. Pendant ce temps les recherches continuent, et tout Juif trouvé caché est immédiatement abattu, de même que ceux qui les cacheraient . Il y a d’ailleurs des primes pour les délateurs. Et la suite ? Je vous laisse imaginer… Klukowski écrit (idem, p. 241) :
« Journée terrifiante. je ne suis pas capable de décrire ce qui s’est passé. Seul un écrivain pourrait rendre la barbarie des Allemands. Personne n’aurait imaginé, même dans le pire des cauchemars, que tout cela soit possible ».
Le jour suivant, 22 octobre, Klukowski reprend : ça continue, avec en plus le cortège des chariots qui transportent les cadavres depuis « la ville de derrière », soit le quartier juif, jusqu’au cimetière. C’est là qu’il signale la participation de polonais pour débusquer les juifs. Il a même vu de jeunes garçons poursuivre des enfants Juifs qui ont été rattrapés et que les policiers ont… tués sur place, devant tout le monde. (Klukowski, idem, p. 242).
Je termine avec ce texte du 24 octobre 1942 :
« Spectacle indescriptible. Qui a jamais été le témoin d’une telle monstruosité ? Je jette mes impressions sur le papier. Je suis affreusement abattu mais je pressens que ces notes constituent un document unique » (Klukowski, 24 octobre, 18 heures, idem, p. 245).
Il y a là la formule qui donne le sous-titre de ce livre… Le terme de monstruosité est à retenir, qui désigne une catégorie propre à la partie de l’humanité qui se tourne contre l’humanité... Un monstre n’est pas en dehors des normes : il est totalement étranger à toute norme !
On dit souvent que l’envahissement de la Pologne posait aux Allemands un problème nouveau, la gestion d’une énorme population juive, sans commune mesure avec l’Allemagne. C’est tout à fait vrai. Mais à lire les témoignages dont je parle, on a le sentiment que la découverte du monde juif populeux provoque chez les Allemands une sorte d’euphorie mortifère : les nazis et en général les Allemands semblent éprouver un grand plaisir à tuer... tant qu’ils peuvent, sans se sentir limités par le nombre des gens à tuer à travers tout le pays, un peu comme des enfants qui pourraient se jeter à leur guise sur tous les gâteaux d’une pâtisserie…
Sombre constat sur ce qui pourrait être besoin de violence inscrit, peut-être, au plus profond de la nature humaine (n’est-ce pas une version de ce que Freud a appelé la « pulsion de mort » ?).