Séance 8
Cruauté nazie (suite... )
La séance sur les ghettos polonais nous a déjà replongés dans le contexte de la « cruauté nazie », dans lequel j’ai cru voir un critère pour décrire les modalités de la pratique génocidaire (car, dois-je le redire ?, je me place toujours du point de vue des pratiques, non des seules idées), commise principalement par les SS, certains policiers et la Wehrmacht, sous l’égide des dirigeants hitlériens (cf. séances 3 et 4) .
Le ghetto, trop peu interrogé à mon avis comparativement au camp d’extermination, pourrait permettre de comprendre comment s’opère la persécution avant même le meurtre, ou en rapport avec lui. Ceci se comprend très bien si l’on sait que le ghetto est une sorte de camp de concentration… mais à ciel ouvert. En allemand, le mot Konzentration désigne bien le fait de mettre des groupes humains à part des autres, pour interdire autant que faire se peut tout contact entre eux. Le ghetto est donc un lieu fermé où les victimes, emprisonnées, et dont on a brimé les nécessités vitales tout en leur octroyant la faculté de circuler (dans un espace très restreint et ceint de murs et de barbelés) et d’avoir diverses activités, restent donc sous la main de leurs gardes, qui peuvent les maltraiter à loisir, dirai-je…, en donnant libre cours à leur fantaisie et leurs besoins (sadiques) de violence. Autrement dit, dans les ghettos, les masses énormes de population juive sont purement et simplement à disposition des Allemands qui peuvent en faire ce qu’ils veulent, exercer sur elles leur toute puissance, leur infliger toutes sortes d’interdictions et d’obligations, comme on ferait avec un troupeau qu’on va un jour mettre en mouvement mais le lendemain immobiliser, et surtout qu’on peut laisser vivre ou bien faire mourir…
Je rappelle que Saul Friedländer distingue dans son importante reconstitution chronologique, d’une part les années de persécution et d’autre part les années d’extermination. Je préférerais qu’on range tout le processus sous l’intitulé unique de la persécution (ou même de la « destruction » des Juifs, comme dit Raoul Hilberg). Car la persécution conduit presque toujours à l’extermination, à la mise à mort ; il y a donc continuité de l’une à l’autre, ce qui s’explique facilement si l’on sait que le désir de mort est au début du processus persécution et inhérent à lui ; si bien que ce qui change quand on passe au meurtre n’est pas de l’ordre d’une rupture mais d’un aboutissement, c’est la transformation insensible du désir de mort en volonté donc décision de tuer, et, qui plus est, une volonté systématique, globale, sans reste : « définitive ».
1)
Aujourd’hui je voudrais envisager une autre modalité de persécution typiquement cruelle : la nudité imposée aux victimes qu’on s’apprête à tuer. Je pourrais opposer cette modalité à un intitulé moral chrétien : « Vêtir ceux qui sont nus ». Pirandello a donné ce titre à l’une de ses comédies publiée et jouée en 1922. Mais cette formule signale plutôt la troisième des sept « œuvres de miséricorde » que l’Eglise chrétienne commande pour décliner l’idéal de la charité. Une première obligation est « Nourrir ceux qui ont faim », la deuxième est « Donner à boire à ceux qui ont soif » ; et pour les suivantes, le christianisme exige (entre autres) : « Donner asile à ceux qui n’ont pas de logis », et « Ensevelir les morts »… C’est donc tout cela qui a été véritablement non pas oublié mais rejeté, biffé par les nazis. Ceci pour redire que Hitler et les nazis voulaient aussi éradiquer le christianisme, en tant que religion au service des faibles et affirmation d’une essentielle égalité de tous les enfants de dieu, donc, à ce titre, religion directement issue du judaïsme…
J’ai déjà évoqué le livre de Gitta Sereny, basé sur une série d’interviews notamment celui du SS Franz Stangl, qui s’est activé dans les premiers camps d’extermination polonais, à Sobibor et Treblinka. Lui même assimile la vie à Treblinka à l’enfer de Dante (p. 168 du livre de Gitta Sereny, que je cite à nouveau : Au fond des ténèbres. Un bourreau parle : Franz Stangl, un policier commandant de Treblinka, Paris, Denoël, 2007 [1974 en anglais] ; voir notamment les p. 107, 119, 170 sur la pratique nazie du déshabillage des victimes. P. 202 le déshabillage à Treblinka est raconté par un ancien détenu, Joe Siedlecki. Et p. 188, un autre détenu Richard Glazar, un Tchèque, explique pourquoi et comment il a de justesse échappé à la chambre à gaz, après le déshabillage.
Remarque
Stangl été capturé au Brésil en 1967, extradé en 1968, puis jugé à Düsseldorf et condamné à la prison à vie, pour sa responsabilité dans le meurtre d’environ 900 000 juifs (il est mort peu de temps après, en prison). Stangl a été engagé d’abord dans le programme hitlérien d’euthanasie des handicapés allemands (l’Aktion T4) jusqu’en février 1942, ensuite il a été nommé commandant de Sobibor (de mars à septembre 1942), puis de Treblinka (de septembre 1942 à août 1943), si bien qu’il a été associé à l’Aktion Reinhard, le génocide des Juifs polonais. L’interview a été effectuée en juin 1971 à la prison de Düssseldorf. Je l’ai dit, ce n’est pas le seul personnage interrogé dans ce livre : il y a plusieurs SS et surtout il y a l’épouse de Stangl. Le livre décrit y compris sa fuite hors d’Allemagne après la guerre, grâce à ces complicité catholiques au Vatican même ; puis son exil en Syrie et au Brésil.
A part la volonté d’humilier et de rabaisser les victimes à l’état de troupeau, le déshabillage forcé avait aussi pour but la réutilisation ultérieure des habits et de ce qu’ils auraient pu dissimuler (de l’argent, des bijoux, etc.). De même les cheveux, récupérés après que les femmes aient été rasées, pouvaient servir à confectionner des matelas.
Edouard. Calic, dans son livre sur Himmler (Himmler et l’empire SS, Paris, Nouveau monde / Poche, 2013), traitant du camp de Sachsenhausen (à Oranienburg, au Nord de Berlin) où il fut déporté, explique que ce camp était une « énorme bourse de devises et d’or » (p. 151) et il ajoute que les SS, au terme d’un « gangstérisme généralisé » (p. 152) y stockaient une incroyable masse de costumes et de chaussures, qui grossissait sans cesse. Car (également après un appel de Göring à la population allemande) :
«... tout ce qui entre à Sachsenhausen comme vêtements, valises et leur contenu, est rigoureusement comptabilisé après inventaire (…). [Mais] A partir de l’automne 1943 (...), Himmler (…) ordonnait la livraison aux écoles de SS et aux colonies d’immigrants de plusieurs dizaines de milliers de costumes de bonne qualité pris sur des aryens d’Europe occidentale » (p. 153).
Le même auteur donne plus avant le bilan suivant, sur les vols commis sur les détenus du camp, bilan établi par lui (mais conforme à des données plus officielles) :
« Sur 157 000 détenus figurant aux ‘entrants’ (…) et sur les 35 000 non immatriculés, dirigés directement vers le crématoire, il a été saisi : 54 000 bagues et alliances, 52 000 montres, 22 000 stylos de valeur, 5200 lunettes, 650 appareils de photos et machines à écrire, et près de 14000 bijoux, étuis, porte-cigarettes, briquets. En plus, les rapines ont rapporté 1 700 000 marks, 58 000 dollars, 27 000 livres sterling, 30 000 francs suisses, 180 000 zlotys, 1 200 000 roubles, 1 600 000 francs français, 50 000 couronnes norvégiennes, 22 000 couronnes danoises, 140 000 florins, 320 000 lires et encore la valeur de plusieurs centaines de milliers de Reichsmarks en monnaies albanaise, grecque, suédoise, turque, roumaine, yougoslave, bulgare, balte, égyptienne, belge, etc., mais, plus important encore pour les SS, en dehors des devises fortes, 46 000 pièces d’or, des Louis et des Napoléon, des dollars, des couronnes autrichiennes, des francs suisses et des florins, et 7 kg environ d’or en barre enrichissent ce trésor » (p. 137-138).
Je reproduis ce bilan vertigineux à la fois pour qu’on imagine la multiplicité des pays dont les ressortissants juifs (et aussi non juifs) ont été dépouillés, et aussi pour qu’on se représente clairement que les dédommagements encore aujourd’hui versés aux descendants des déportés ne constituent qu’une partie infime, presque dérisoire, de ce qui a été volé, qui était véritablement colossal. Pour s’en convaincre, il suffit de multiplier les chiffres de l’exemple précédent par les milliers de camps dans lesquels ce pillage a été effectué. L’accumulation de biens volés atteignait des proportions ahurissantes… J’ai dit dans la séance 5 que les SS n’avaient pas le vol pour premier objectif, mais… j’ai aussi pensé que c’était au moins un de leurs objectifs… Les SS ont ainsi amassé un gigantesque « trésor de guerre ». Les déportés ne savaient pas qu’ils allaient mourir, mais ils s’attendaient à une vie très difficile et c’est pourquoi ils voulaient emporter avec eux tout ce qu’ils avaient de précieux, pour parer à toute éventualité. Ce faisant, sans le prévoir, ils ont contribué à l’innommable festin des SS.
Dans un film diffusé sur la chaîne Arte le 24 janvier 2017 (un film anglais achevé longtemps après les premières prises – à cause du conflit israélo-palestinien), on voit des cheveux soigneusement emballés, comme toutes les autres matières ou objets, chaussures, lunettes, etc. Tout est bien classés, et prêt à être distribué.
Pour confirmation, voici d’autres statistiques des vêtements et objets récupérés sur les personnes assassinées. Dans le livre d’Henri Monneray et al., La persécution des Juifs dans les pays de l’Est, présentée à Nuremberg, Paris éditions du Centre, 1949, on trouve p. 163 et suiv. un document du 6 février 1943, signé d’un Général des Waffen-SS, Oswald Pohl, sur « L’utilisation faite à ce jour des matières textile usagées, récupérées lors du transfert des juifs » relativement aux camps d’Auschwitz et de Lublin. L’auteur remarque que « La quantité de chiffons est évidemment fort élevée » et il explique que cet état de choses visait à « vêtir les Allemands qu’on a fait s’établir dans certains des territoires conquis, en l’occurrence en Ukraine ». En annexe de ce rapport figurent des listes invraisemblables sur toutes sortes de vêtements dénombrés et stockés. Les destinataires du rapport ne sont autres que le Ministère de l’économie du Reich (pour une 1ère liste) ; puis l’Office central germanique (pour une 2ème liste) ; le Ministère de la jeunesse du Reich, « Service d’aide à la campagne » (pour une 3ème liste) ; l’entreprise « Heinrich » (pour la 4ème liste) ; l’entreprise IG Farben à Auschwitz (pour la 5ème liste) ; l’Organisation Todt à Riga (pour la 6ème liste) ; l’Inspecteur général du Führer pour la traction automobile (pour la 7ème liste) ; et enfin les Camps de concentration (pour la 8ème liste). Or on peut chaque fois lire, en bas de la liste qui comporte des quantités bien chiffrées, le nombre de wagons affrétés pour le transport de ce matériau. La plus longue liste, la deuxième, a rempli 211 wagons (sur un total de 825 wagons), avec un énorme stock de vêtements pour hommes, de vêtements d’enfants, de vêtements pour femmes. C’est pour moi l’inventaire de l’horreur. Concernant les vêtements féminins, on peut lire : 155 000 manteaux, 119 000 robes, 26 000 jaquettes, 30 000 jupes, 125 000 chemises, 30 000 blouses, 60 000 pull-overs, 49 000 caleçons, 60 000 slips, 27 000 pyjamas, 36 000 tabliers, 25 000 soutiens-gorges, 22 000 sous-vêtements, 85 000 écharpes, 111 000 paires de chaussures. Et en plus, une sous catégorie mentionne le « linge, etc. »...
Un mot encore sur ces pratiques de rapine..., puisque nous touchons le fond de l’horreur.
On sait qu’à la sortie de la chambre à gaz (à Auschwitz notamment), les cadavres sont entre les mains des Sonderkommando (des détenus juifs, régulièrement liquidés afin qu’aucune mémoire des meurtres ne soit constituée) qui coupent les cheveux et arrachent les dents en or. Mais parfois, avant qu’existe ce genre de site mortel, lors de l’invasion de l’URSS à partir de l’été 1941, les Allemands organisent des tueries en plein si bien que l’arrachage se passe avant l’exécution des personnes. Dans le recueil d’Henri Monneray et al. (La persécution des Juifs…, op. cit., p. 146), on trouve dans cette perspective un courrier, transcrit d’un rapport oral du 13 avril 1943, par le Gardien-Chef Günther, et adressé au Commissaire Général pour la Ruthénie Blanche (la Biélorussie), à Minsk. En voici un extrait :
« Le 13 avril 1943, un ancien dentiste allemand Ernest Israël Tichauer, et sa femme, Elisa Sara Tichauer [Israël et Sara sont en Allemagne des prénoms obligatoirement ajoutés à tous les noms Juifs], née Rosenthal, furent envoyés en prison par le service de sécurité (SD) (Hauptscharführer Rube). Depuis cette époque tous les Juifs allemands et russes qui nous ont été livrés ont eu leurs bridges en or et couronnes arrachés ou cassés. Ceci se passe toujours une ou deux heures avant l’application du traitement spécial [euphémisme pour éviter de dire « une ou deux balles dans la tête].
Depuis le 13 avril 1943, 516 Juifs allemands et russes ont été liquidés. Selon l’enquête faite, l’or ne fut pris qu’à deux reprises, le 14 avril 1943, à 172 personnes, et le 27 avril 1943, à 164 autres. Environ 50 % avaient des appareils, des bridges ou des couronnes en or. Le Hauptscharführer Rube, du service de sécurité, assistait toujours personnellement. Il emporta l’or.
Avant le 13 avril 1943, on n’avait pas agi ainsi ».
Imaginons les gens dont la vie s’achève, au seuil de leur exécution, ils sont meurtris, ils ont la bouche ensanglantée, ils crachent leur sang, ils éprouvent des douleurs atroces qu’ils accompagnent de cris et de de supplications…
2)
Pour revenir sur l’obligation de se présenter devant les tueurs après avoir ôté ses vêtements au moment d’être assassiné (il s’avère que la sinistre technique est souvent évoquée dans les documents que je viens de citer) je m’appuie d’abord sur une remarque de G. Sereny (p. 107 du livre cité plus haut, Au fond des ténèbres…) :
« Les meurtres étaient systématiquement organisés pour imposer le maximum d’humiliation et de déshumanisation aux victimes avant leur mort. Une intention précise et minutieuse présidait au système, ce n’était pas « pure » cruauté ni indifférence : les wagons de marchandise surpeuplés, sans air, sans aménagements sanitaires, sans nourriture, sans boisson, pires que les pires transports de bestiaux ; la panique provoquée dès l’arrivée, l’immédiate séparation des hommes, des femmes et des enfants ; le dénudement public ; les fouilles physiques internes d’une incroyable grossièreté à la recherche de valeurs cachées [j’ajoute, FJF : selon certains témoignages, à Auschwitz, les SS profitaient de l’occasion pour infliger des gestes et des attouchements obscènes aux jeunes femmes qu’ils allaient tuer l’instant d’après] ; le rasage des poils et des cheveux pour les femmes ; et finalement la course de tous ces corps nus, sous les fouets cinglants, vers la chambre à gaz. »
A vrai dire, l’obligation de se dévêtir a été assénée aux victimes dans à peu près toutes les situations de mise à mort.
Parfois les SS permettaient aux femmes âgées de garder leurs sous-vêtements, ce qui prouve qu’ils cherchaient à se rincer l’œil avec les jeunes femmes (certaines refusaient d’obéir et préféraient mourir plus vite, mais... habillées et je dirai : en arrachant aux SS, par cet ultime acte de défense, un instant supplémentaire de la vie digne propre à des personnes civilisées!). On peut parler d’une sorte d’ivresse sadique des assassins, qui pouvaient d’ailleurs se permettre non pas seulement des regards mais des gestes obscènes, désireux qu’ils étaient d’abuser de la vie qui battait encore dans les veines des jeunes filles qu’ils allaient tuer quelques instants plus tard…. Mystère de la perversion qui a transgressé toutes les limites de la civilisation…
Je cite maintenant, en guise de témoignage véridique, un texte exceptionnel, rédigé et dissimulé dans le camp (et retrouvé bien plus tard) par un (ou des) membre(s), des Sonderkommando, ces détenus juifs qui étaient chargés par les SS de « traiter » les cadavres à la sorite des chambres à gaz (leur couper les cheveux, arracher les dents en or…), ou bien qui devaient transmettre les ordres de déshabillage avant le supplice final. Ce texte s’intitule Des voix sous la cendre. Manuscrits des Sonderkommando d’Auschwitz-Birkenau ; je le cite dans l’édition Calmann-Lévy/Mémorial de la Shoah. Il s’agit des pages 140 et suiv. (aucun des auteurs n’a survécu) :
« Nous voyons devant nos yeux de jeunes vies bouillonnantes, palpitantes, frémissantes, en fleur, gonflées de sève, abreuvées aux sources de la vie, épanouies comme des roses poussent encore au jardin. Fraîches, baignées de pluie, gorgées de rosée matinale. A la lueur des soleils, luisent les gouttes étincelantes de leurs yeux en fleur –telles des perles ».
L’auteur ajoute : on n’ose pas leur dire de se déshabiller « Car les vêtements qu’elles portent sont la cuirasse, le manteau dans lequel repose encore leur vie »… Puis les SS viennent les frapper pour hâter le déshabillage, en rassasiant « leur œil bestial assoiffé de la nudité ».
Certaines victimes, affolées, se jetaient sur les membres du Sonderkommando pour se faire aider et comme pour leur demander des caresses.
La technique du déshabillage obligatoire était en vigueur un peu avant le meurtre des Juifs, quand les nazis, après un commandement explicite d’Hitler, ont mis en œuvre l’Aktion T4, la soi-disant euthanasie des handicapés allemands (près de 200 000 victimes au total). Il est certain que la procédure du déshabillage avant d’entrer dans la fausse salle de douche est apparue dans ce cadre comme une nécessité du fait même du mensonge sur les douches (Cf Philippe Burrin, Hitler et les juifs. Genèse d’un génocide, Paris, Seuil, 1989, p. 69). Mais ensuite, pour d’autres raisons (évoquées ci-dessus) le procédure a été reprise quand les gens étaient envoyés dans les chambres à gaz ; et aussi, lors des tueries de masse, quand on les mitraillait dans des fosses creusées à seule fin de les ensevelir. Dans ce dernier cas, les tueurs obligeaient souvent les vivants qu’ils allaient tuer à descendre dans les fosses après le déshabillage, et à s’allonger tête bêche sur les morts ensanglantés. Au procès de Nuremberg, un chef d’entreprise allemand qui, en Ukraine, entendait protéger ses ouvriers Juifs, a dû assister à des tueries le 15 octobre 1944. Ce dénommé Hermann Gräbe (cité dans le livre de Jean-Marc Varaut, Le procès de Nuremberg, Paris, Perrin, 2002 [1ère édition 1992], p. 251), décrit ainsi le déshabillage et les gens qui, une fois nus, après avoir déposé leurs vêtements et leurs souliers, recevaient l’ordre de s’allonger sur ceux déjà fusillés dans la fosse. Après quoi les Allemands n’avaient plus qu’à tirer une ou deux balles puis jeter de la terre sur des corps déjà rangés en bon ordre ! Il nous est d’ailleurs parvenu certaines photographies du résultat terrifiant de ces tueries (il y en a dans le film de Michael Prazan sur les Einsatzgruppen, de 2009). On y voit des personnes debout au bord des fosses, juste avant d’être pris pour cibles ; on y voit aussi des soldats allemands posant devant des monceaux de cadavres nus, parfois étalés sur le sol avec soin… comme si c’était le produit d’un travail bien fait.
Voici un extrait du texte écrit d’H. Gräbe, lu au procès de Nuremberg (in J-M. Varaut, idem, p. 251 ; le même texte est cité par Didier Lazard dans Le procès de Nuremberg. Récit d’un témoin, aux éditions de la Nouvelle France, 1947, p. 260 et suiv.) :
« Sans crier ni pleurer, ces personnes se déshabillaient, se groupaient par familles, s’embrassaient les unes les autres, se disaient adieu et attendaient un signe d’un autre SS qui se tenait près de la fosse, un fouet à la main (…) J’observais une famille d’environ huit personnes, un homme et une femme d’une cinquantaine d’années, avec leurs enfants d’environ un, huit et dix ans, et deux grandes filles de vingt et vingt quatre ans environ. Une vieille dame aux cheveux blancs comme la neige tenait le bébé dans ses bras, lui chantait une chanson et le caressait. Le bébé poussait des cris de plaisir. Le couple les regardait les yeux pleins de larmes… »
Et plus loin, ce texte lui aussi saisissant :
« Je me rappelle bien une jeune fille, mince et à cheveux noirs, qui en passant près de moi se montra du doigt et dit ‘vingt trois ans’ » (idem).
Dans ce supplice qu’est la préparation de la victime à son exécution, n’y a-t-il pas un comble de cruauté et de méchanceté ? (je rappelle que lors de l’Aktion Reinhard, l’assassinat des Juifs polonais, à Sobibor par exemple, le gazage n’est pas encore effectué avec les cristaux de Zyklon B, car ceux-ci ne seront en usage qu’un peu plus tard à Auschwitz. A Sobibor, on renvoie dans la pièces hermétiquement fermée les gaz d’échappement d’un char dont on fait tourner le moteur. La mort est plus longue à venir, et l’inhalation des gaz produit davantage de souffrances… De même dans les camions à gaz, conçus sur le même principe).
Quoi qu’il en soit, le déshabillage dénote une tentative d’abolir chez les victimes tout sentiment de pudeur, laquelle est une acquisition mentale assez récente dans l’histoire de la civilisation… Mais en plus cela montre une tactique qui traite les victimes non comme des personnes, mais comme des réalités corporelles sans âme et, par conséquent, des organismes non humains, qu’on peut tuer facilement, sans rien éprouver, sans ressentir la moindre compassion, comme on écrase du pied une araignée sur son parquet, sans trop y prêter attention... Cette négation de l’ordre vital anthropologique, cette abolition de l’humanité est confirmée par d’autres modalités mises en œuvre dans ces camps d’extermination, notamment le fait de priver les victimes de toute sépulture, puisque leurs restes, après consomption dans les fours, sont jetés ou utilisés comme matériaux pour d’autre travaux!
3) Mettons un peu les choses dans la perspective d’une histoire des moeurs
J’approuve l’idée d’Ernst Bloch qui, dans Le principe espérance (Paris, Gallimard, 1976 [1959], p. 408), explique que la vêture, avec les possibilités de choix qu’elle offre, définit une propriété humaine spécifique : la capacité de se donner une seconde peau. Il faudrait d’ailleurs plutôt parler de parure en ce sens.
Pensons aussi, pour nous convaincre de l’importance de la vêture et des choix de vêture dans le monde humain civilisé, aux anciennes mœurs qui prescrivaient de quitter ses habits de travail le dimanche pour ne paraître sur la place publique qu’avec une mise sinon élégante, du moins précautionneuse de soi (pour les hommes avec cravate ou quelque chose comme ça à notre époque, etc). Les gens du peuple étaient « endimanchés» pour aller à la messe, ou retrouver des amis au bistro du coin C’est ainsi également que toutes les cérémonies (mariages, baptêmes et communions solennelles) ne montraient que des gens « bien habillés ». Ne doutons pas que ces moments, marqués d’une sorte de solennité vestimentaire, étaient attendus et vécus comme des situations de repos et, le plus souvent, des espérances de santé et des prospérité pour les temps à venir. On pouvait être mal à l’aise, comme avec certains uniformes militaires d’ailleurs, mais là était aussi le plaisir… Lors de ces rencontres festives, tout le monde voulait porter un beau costume, enfiler une jolie robe, du genre qui signale une espèce de liberté hors du temps de travail. Autrement dit on n’arborait en aucun cas ce que par ailleurs on était forcé de porter pour travailler, les autres jours de la semaine. C’est dire que cette esthétisation s’alliait à une forme de liberté et de contentement moral grâce à cette liberté (je n’ose parler de bonheur, mais c’est ce dont les photographies ad hoc, toujours faites, tentent de conserver le souvenir).
On met un chapeau pour entrer dans une synagogue, on se décoiffe au contraire pour pénétrer dans une église… Et on laisse ses souliers à la porte d’une mosquée… Et dans tous le cas, une « tenue correcte » est exigée. Voilà très exactement ce dont les nazis privent pour toujours les Juifs qu’ils veulent tuer. Le sens de la nudité est celui-là. Avant de tuer les gens, il fallait les déshumaniser plus encore en leur confisquant les derniers les ornements de la vie ordinaire – auxquels nous sommes si sensibles (je n’entre pas dans l’analyse critique de l’industrialisation de la vêture et de son articulation à l’imaginaire de la « mode », qui a aujourd’hui capté à son profit la quasi totalité des besoins humains de parure).
Dans le document télévisuel de Michael Prazan sur les Einsatzgruppen, un témoin (rescapé) évoque une petite fille de 8 ans qui aide son petite frère à se déshabiller avant d’entrer dans la chambre à gaz et qui écarte l’intervention d’un SS qui veut hâter l’opération. La fillette se récrie pour que cet « assassin de juifs », ne mette sous aucun prétexte ses mains sur le bébé…