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2023-1 Sur le nazisme et Hitler

Séance 1

QU’EST CE QUE LE NAZISME ?

 

(reprise de cette question abordée l'an passé) 

 

Pour ouvrir, avec cette première séance de 2023, une nouvelle série de réflexions sur le sujet que je traite actuellement (je ne peux encore dire si cette série d’envois sera la dernière), je voudrais, en guise de transition, revenir sur les principales hypothèses que j’ai mises en place et que j’ai tenté d’argumenter ici, dans ce Blog comme dans mon essai intitulé Le nazisme dans l’histoire des violences collectives » (paru en janvier 2023 aux éditions Kimé). Si je devais proposer une vue synthétique de ces hypothèses, je le ferais en insistant sur la notion, centrale dans mon essai, de « pratique de l’ennemi »…

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Je me rends compte, au moment de définir cette notion, que l’ idée du nazisme qu’elle recouvre a pour moi de très lointains antécédents. Il est en effet possible que cette idée remonte à une représentation de la fameuse pièce de Brecht, La résistible ascension d’Arturo Ui, à laquelle j’ai assisté au début des années 1960 (que c’est loin!), à Paris, au Palais de Chaillot. Grâces soient rendues au professeur de français de mon collège, Mr. Litman, qui abonnait ses classes au bien nommé Théâtre National populaire, le TNP, alors dirigé par Jean Vilar. Et parmi les choses qui m’ont forcément et intimement attaché à ce qui devait constituer pour moi l’événement d’avoir vu jouer cette pièce magnifique, je me rappelle la précaution qu’avait prise le professeur. Il se produirait à la fin du spectacle, nous avait-il prévenu, une scène à laquelle vous devrez rester bien attentifs : l’acteur (qui n’était autre que jean Vilar lui-même), ôtera sa perruque pour se libérer de son personnage (Hitler en chef d’une bande de gangsters) puis il s’avancera au bord de la scène pour adresser au public quelques mots de conclusion solennelle… Alors… attentifs, nous l’avons été d’autant plus que nous avons sans doute cru que nous, le jeune public, allions être les destinataires privilégiés de cette déclaration.

Je vais dire ce qui me semble consonant dans cette pièce de Brecht avec mon idée d’aujourd’hui. Pour moi, l’alpha et l’oméga du nazisme, sa singularité effrayante, c’est d’avoir été engendré non seulement par des truands, une bande de malfrats, mais en plus une petite équipe, quelques dizaines de personnes peut-être, mais inspirés par des pensées furieuses et lancés dans le monde avec les moyens violents de les imposer. Il est vrai qu’à l’origine, le Parti nazi, fondé par Adolphe Hitler après que celui-ci ait prit la tête de ce qui n’était encore qu’un groupuscule d’extrême droite, ne comportait que 400 ou 500 membres, et se contentait de prises de parole dans des tavernes enfumées, ou bien de minables coups de mains, des bagarres avec des équipes rivales lors de campagnes électorales. N’était-ce pas là une existence presque risible ? Cependant, de coups de mains en coups d’éclats, il ne se passe pas douze années avant qu’on les retrouve, eux, les mêmes gangsters, ayant quasiment conquis toutes les institutions de l’Allemagne, un des pays les plus modernes, les plus savants et les mieux cultivés de la terre. Car c’est bien ainsi que les choses se sont passées : en quelques années, les nazis, qui n’auraient jamais dû sortir de l’ombre crasseuse à laquelle ils étaient voués, se sont emparé de toutes les fonctions du gouvernement et de l’administration allemandes, et toute la bureaucratie est à leurs ordres. Après l’accession d’Hitler à la Chancellerie, ils créent des polices spéciales (la Gestapo en tête) en plus des polices traditionnelles, et l’armée, recréée alors qu’elle était encore interdite par le traité de Versailles de 1919, se tient en bon ordre derrière le drapeau à croix gammée… (avec quand même quelques réticences). Les nazis sont donc à la tête d’une puissance humaine et matérielle colossale, comptant leurs sbires en millions d’hommes. Ils peuvent alors développer leur propagande tambour battant et faire parader en rangs serrés d’immenses cohortes d’homme rassemblées sur de vastes esplanades,y compris pendant la nuit, qu’ils illuminent de leurs oriflammes. Ils prennent alors la tête de leurs terribles milices bottées et casquées qui exaltent leur soumission au Chef suprême : le Führer.

2023-1 Sur le nazisme et Hitler

Voici donc à quoi tient en première approche ce qui aux yeux de certains apparaît l’énigme du nazisme : un tout petit groupe que rien n’a pu arrêter (c’est le paradoxe que résume l’adjectif brechtien de « résistible »), et ils accomplissent leur dessein en mettant à feu et à sang toute la vieille Europe. Peu de gens, en peu de temps, sans être ni se sentir vraiment entravés, ont eu à eu seul toute latitude de précipiter dans le cratère incandescent d’un volcan planétaire l’essentiel de la civilisation moderne. Ce furent quelques individus, quelques fous furieux, entraînant des dizaines de nations et de peuples, avec plus ou moins de résistance ou de complicité, dans un massacre gigantesque dont l’histoire humaine, pourtant riche en tueries accomplies sous toutes les latitudes ou presque, n’offrait jusqu’alors aucun exemple de cette envergure.

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Je n’ai pas une prétention exagérée, mais, en rationaliste que je suis, je reste convaincu qu’un effort spécial de compréhension pourrait ouvrir des voies intéressantes. C’est dans cette perspective que je propose quelques pistes de réflexion .

Je passe sur les circonstance historiques qui ont permis cette ascension aussi « résistible » que fulgurante des nazis - pensons au désir de revanche après la défaite de 1918, aux atermoiements et aux erreurs des partis politiques constitués ; pensons et à la gigantesques crise économique qui fait suite à l’effondrement boursier mondial de 1929, etc. Pourquoi passer sur des circonstances aussi importantes ? Parce que je ne suis pas certain que cela suffise à expliquer comment et pourquoi ces hommes parvinrent à démultiplier leur force primitive et à soulever à leur profit l’ensemble des leviers économiques, industriels, techniques, etc., que la société moderne avait créés. Précisons le raisonnement. Mon hypothèse principale consiste à suggérer que la montée du nazisme, conclue par le déclenchement des dévastations que l’on connaît, suppose une condition collective (j’insiste sur le terme) qui appartient à la vie des groupements agonistiques formés par les nazis ou dont les nazis furent le produit (leurs parti, leurs milices, leurs organisations, etc.). Et cette condition, c’est la volonté d’en découdre c’est-à-dire de vaincre un ennemi et au besoin de le tuer. D’où l’expression que j’ai choisie de « pratique de l’ennemi ». Les circonstances sociales, économiques, etc., dont je parle ne sont donc que le terrain favorable au passage à l’acte par lequel des gens peuvent décider et engager contre leurs soi-disant ennemis des actions éventuellement mortelles. Il y a là une philosophie ou plutôt une anti philosophie de l’histoire. Pour l’essentiel ce terrain favorable c’est une pratique constante, habituelle, de la violence et du meurtre… On pourra lire à ce sujet la conclusion de mon essai déjà cité.

Mais un autre élément étonnant doit retenir notre attention. Cet élément concerne la personnalité de Hitler. 

 

[je supprime un passage sur une question déjà traitée en 2022 séance 5) 

 

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(Je maintiens le propos suivant : )

 

Parler ainsi d’un projet de folie explique par ailleurs que autorités nazies, qui provoquent d’immenses désordres (par exemple les vastes déplacements de populations…) ; croient maîtriser les situations ainsi créées en allant encore plus loin dans le sens du crime… Ceci pourrait se définir comme un processus de « radicalisation cumulative » - ainsi qu’Hans Mommsen l’a conçu : l’effet des rivalités entre nazis qui envisagent toujours plus de persécution avec des moyens de plus en plus brutaux, ce qui aurait l’avantage de plaire au Führer. C’est ainsi, avance cet auteur, qu’

«  on trouvait toujours des volontaires pour jeter de l’huile sur le feu, et la solution était le plus souvent adoptée dans la lumière ambiguë d’une situation d’exception... » (Hans Mommsen Le national socialisme et la société allemande Paris, [1991], p. 93 ).

Ceci donne lieu à une ascension dans la folie pour tenter de surmonter les désordres forcément créés par leur entreprise délirante. Le but de Mommsen est de montrer le rôle majeur des disciples comme Himmler et Eichmann, tandis qu’Hitler s’abstenait plus ou moins de décider, voulant garder son prestige (même si ses diatribes publiques contre les Juifs restaient véhémentes). Certes, comme le suggère H. Mommsen, on ne saurait faire de la folie d’Hitler la principale cause de la Shoah et de l’exacerbation de la violence, ce qui reviendrait à penser que le massacre serait dû à un seul homme ! Cependant, Mommsen, qui rejette ainsi l’hypothèse intentionnaliste (d’après laquelle l’idéologie antisémite constituerait chez Hitler, dès l’origine du nazisme, un programme clair d’extermination), n’accorde plus d’intérêt à la folie hitlérienne. Pour ma part, je postule au contraire que cette question peut être maintenue, mais à une condition, majeure à mes yeux : comprendre cette folie comme la propriété non pas d’un seul individu mais d’un groupe, un « groupement agonistique ». A cette condition du reste, il est tout à fait possible de reprendre l’hypothèse de la « radicalisation cumulative » et, par conséquent, d’envisager une description non intentionnaliste de la façon dont ce groupe a déclenché toutes sortes de procédures rationnelles afin de commettre son crime avec les plus grandes chances d’atteindre les effets d’épuration ethnique recherchés. On peut d’ailleurs comprendre en ce sens l’idée d’Alain Besançon qui résume la pratique du nazisme à la « technique du Salami » - excellente formule pour montrer que les nazis, après avoir exterminé les Juifs, ne pouvaient que s’en prendre à un autre groupe humain..., et ainsi de suite jusqu’à extinction totale de l’humanité (Alain Besançon, Le malheur du siècle. Communisme, nazisme, Shoah, éd. Perrin/ Tempus, 2005 [ 1998], p. 81-83) !

La plupart des analyses historiques habituelles du nazisme, pourtant précieuses, ne tiennent pas assez en compte la dimension essentielle d’inimitié, en quoi consiste l’irrationnel - mis au poste de commandement et qui s’empare de tous les rouages de l’État et de leur direction experte et rationnelle. Ces analyses, en effet, ne sont ni enclines ni habiles à situer la pensée et l’action hitlériennes dans un milieu mental délirant. On le voit à l’engouement pour l’histoire des idées, par quoi les historiens insistent sur les thématiques raciales du nazisme, dont ils cherchent alors les provenances idéologiques, en dessinant une chronologie où se révèle un Hitler qui effectue des lectures, qui assimile des auteurs  et des œuvres, qui rencontre des inspirateurs, bref qui se forge une conviction…, sur la base d’une réflexion, ce qui ne doit pas nous faire oublier que les fondements de cette croyance sont odieux au regard de la morale démocratique ordinaire. Dans cette perspective, si on nous parle de Hitler comme d’un individu animé par de sombres idées délirantes, on dessine quand même le profil d’un sujet doté d’une puissante capacité d’élaboration, indépendante de tout symptôme pathologique. C’est d’ailleurs pourquoi Ian Kershaw refuse l’idée que Hitler, à la fin de la Grande Guerre, après avoir été aveuglé par le gaz anglais, aurait été victime d’une crise de démence hallucinatoire (certes impossible à établir avec certitude), crise qui aurait trouvé sa forme et son contenu dans une espèce de foi antisémite définitive. Plutôt qu’admettre la réalité d’une telle crise, Kershaw préfère penser à « un processus moins spectaculaire d’évolution idéologique et de prise de conscience politique » (Ian Kershaw Hitler, 1889-1936 : Hubris, Paris, Flammarion, 2001 [1998], p. 174). Ne s’agit-il pas là de termes applicables à tout individu normal, même assailli par des projets pervers et malsains ?

Quant à moi, je suppose que cette analyse des origines de la conviction antisémites de Hitler et des nazis, était d’autant plus inébranlable qu’elle prit une apparence rationnelle, étant entendu que cette dernière n’était que la forme extérieure donnée à un contenu passionnel délirant, à une représentation paranoïaque des Juifs comme des ennemis et qui plus est des ennemis mortels. Certaines pratiques nazies ont même jeté un pont entre la folie furieuse et un discours ultra-rationnel : je pense aux médecins des camps de concentration, qui assassinaient des cobayes avec des motifs soi-disant scientifiques ; on peut aussi penser aux recherches de l’Ahnenerbe, cette société pseudo-savante émanée de Himmler et de la SS, créée dans le but de retrouver les origines archéologiques (ou autres) de la « race aryenne ». Dans ces cas, on est bien face à ce qu’on pourrait appeler une folie méthodique (froide et sûre d’elle-même- Un auteur assez ignoré, Michel Mazor, a parlé de « méthode dans la folie » (cf. Le phénomène nazi, Paris, 1957, p. 119). Là réside sans doute la raison du malaise que nous éprouvons face à cette histoire qui déstabilise nos certitudes les plus assurées, notamment, comme je le suggère ci-dessus, celles concernant le lien de l’État avec la raison, celle-ci étant sollicitée en vue de saisir l’intérêt général.

A cette manière d’envisager le nazisme comme une folie recouverte par une élaboration pseudo rationnelle s’associent plusieurs clauses annexes. D’abord la folie lance ceux qui en sont atteints dans une transgression majeure des lois humaines fondamentales (par exemple l’interdit du meurtre, apporté, justement, par les Juifs!) et plus encore, ce qui permet de le faire en repoussant l’angoisse qui pourrait naître de cette transgression. Autre clause annexe : si on admet que l’entreprise raciale mijotée par Hitler et ses disciples était soit irréalisable soit très difficile à réaliser, parce que tuer des peuples entier n’est évidemment pas à la portée des premiers fascistes venus, alors il faut reconnaître que la folie nazie est une folie des grandeurs et qu’Hitler se prend très certainement pour rien moins que... le bon Dieu.

Certes, on aura beau jeu de rappeler qu’un élément passionnel, donc irrationnel, traverse toujours l’activité politique, surtout lorsque celle-ci désigne des personnes admirables, qui peuvent être des prophètes, des chefs ou des héros. C’est le cas lorsque des partis et des partisans, avec des moyens de propagande parfois importants, nous enjoignent de suivre tel ou tel leader. C’est d’ailleurs ainsi que Hitler fut l’objet d’un engouement populaire qui tourna à la vénération (après qu’on l’eût souvent pris pour un type pas vraiment normal- dans la version prophétique). Sur le versant héroïque, on peut aussi penser à Göring, qui était un ancien pilote d’avion très réputé à cause de ses exploits durant la Grande Guerre… Mais on ne saurait s’en tenir là car, dans ce cas, l’irrationnel n’est rien d’autre que le fruit d’une passion pathologique (paranoïaque). Je rappelle en outre que l’Allemagne, après le Grande Guerre, est plongée dans un contexte social et politique où il est devenu très plausible de tuer des adversaires qu’on dénonce comme des ennemis… mortels. L’irrationnel, la passion et finalement la volonté de tuer des personnes réputées inassimilables, « autres » disent les philosophes (peu sensibles à la dimension pratique d’inimitié pourtant omniprésente), mais qui sont en fait de soi-disant ennemis menaçants : les Juifs (avec d’autres races prétendument « inférieures » qu’il faudrait soumettre), toutes choses très sombres dans leur élan agonistique. Je ne traite pas ici la question de savoir comment on pourrait décrire le long et implacable processus de ce passage à l’acte. (Je traite cette question dans mon essai cité plus haut).

 

Avec les nazis, l’irrationnel est devenu le ressort essentiel de la « politique » (je mets des guillemets à ce terme, pour souligner le fait que cette politique ne ressemble à aucune autre). En d’autres termes, si mon constat est correct, dans le cas de Hitler et des nazis, on peut – et on doit - parler de folie ; mais en admettant que cette folie est d’une part une donnée collective, d’autre part qu’elle parvenue à mobiliser à son profit toutes les techniques du pouvoir, du gouvernement et de l’administration étatique, qui passent pour être délibérées et rationnelles (comme l’entendent la philosophie et la sociologie, de Hegel à Durkheim je l’ai dit plus haut). Pour effectuer une description complète du nazisme, il faut donc saisir cet alliage inédit, quai miraculeux (et satanique) entre des élaborations rationnelles, conscientes, y compris juridiques (parmi les chefs nazis il y eut un bon nombre de docteurs en droit), et une dynamique irrationnelle, un désir de mort qui va aboutir à une volonté collective de tuer de soi-disant ennemis. C’est l’élaboration des fins et des moyens de ce crime inouï – grâce à quoi la folie en question évite de passer pour le désordre mental qui aurait pu la maintenir hors de la vie sociale et la cantonner dans des asiles d’aliénés  (où Hitler, je le signale à nouveau, aurait peut-être séjourné vers la fin de la guerre de 1914, après avoir été rendu provisoirement aveugle suite à une attaque au gaz menée par les Anglais)!

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