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2024-5 Naissance de l'école mutuelle

Séance 5

Naissance de l’école du peuple (suite)

PREMIERE PARTIE :

1815

LES ECOLES POPULAIRES

CHAPITRE 2

Des écoles de charité aux écoles mutuelles

 

 

Il est connu que les élites cultivées et « progressistes » du XVIIIe siècle, l’époque des Lumières, envisagent l’instruction des « classes du peuple » avec une certaine répugnance. Caradeuc de La Chalotais, procureur général au Parlement de Bretagne, déplore ainsi, dans un essai de 1763, que les Frères des écoles chrétiennes enseignent la lecture et l’écriture à des gens qui n’auraient dû apprendre « qu’ a dessiner et manier le rabot et la lime » [Note : Caradeuc de La Chalotais, Essai d’éducation nationale, cité par Dominique Julia, Les trois couleurs du tableau noir. La révolution, Paris, Belin, 1981, p. 39]. Et l’on sait qu’après avoir lu ce texte, Voltaire lui-même invitait les « ignorantins » (sobriquet réservé aux Frères des écoles chrétiennes qui théoriquement ne savent pas le latin - d’autant qu ils ne sont pas des prêtres - parce que leur congrégation interdit de l’enseigner) à s’atteler à sa charrue dans son domaine de Ferney.

Cette remarque permet a contrario de saisir l’ampleur de la rupture prononcée par la Révolution, en particulier lorsque la Constitution de 1791 annonce, dans son article 4, la création d’

« une instruction publique, commune à tous les citoyens, gratuite à l’égard des parties d’enseignement indispensables pour tous les hommes ».

Après quoi les révolutionnaires, aux différentes périodes, ne ménageront pas leurs efforts (mais en vain, ou presque) pour que la jeunesse française reçoive « partout la même éducation » [Note : propos de Pierre Joseph Duhem, du 18 novembre 1794, cité par D. Julia, in Les trois couleurs, op. cit., p. 82. Autres textes très proches dans leur souci égalitaire : voir Condorcet in Bronislaw Baczko qui reproduit les Rapport et projet de décret sur l’organisation générale de l’instruction publique. Présentés à l’Assemblée nationale au nom du Comité d’instruction publique les 20 et avril 1792, in Une éducation pour la démocratie : textes et projets de l’époque révolutionnaire, Paris, Garnier, 1982, p. 181 et suiv…]. Ayant l’ambition d’instaurer une « éducation nationale » qui, par définition, non seulement s’adresse à tous les citoyens, mais en plus, englobe dans un seul système le niveau primaire et le niveau secondaire (ce sont les termes désormais en vigueur) de la scolarité, la Révolution reprend donc la visée charitable qui était l’apanage des congrégations, tout en supprimant la distinction entre enseignement des pauvres et enseignement du peuple -ce dernier pris en entier (ce qui le rend équivalent à l’ensemble de citoyens formant une nation). Ceci justifie la tendance des assemblées à traiter d’un seul bloc les problèmes de la pauvreté et ceux de l’instruction, donc à tenter de détruire la mendicité grâce à des secours et des travaux publics permettant ensuite d’ouvrir des écoles. C’est ainsi que Claude Laurent Masuyer déclare en décembre 1792 que de telles mesures en direction de la misère sont les « opérations préliminaires et essentielles, et sans lesquelles on ne peut établir un bon système d’éducation nationale » [Note : Claude Laurent Masuyer, Discours sur l’organisation de l’instruction publique et de l’éducation nationale, cité par D. Julia, Les trois couleurs…, op. cit., p. 50. On pourra du reste rapprocher ce Discours d’une intervention de Jeanbon Saint-André Sur l’éducation nationale, de décembre 1792 également (cité par D. Julia, ibid.), qui assure à son tour : « il est surtout une mesure que vous ne devez pas, que vous ne pouvez pas séparer de vos travaux sur l’éducation national. C’est la destruction de la mendicité ».].

Cependant, la volonté de mettre en avant la « classe indigente » ne se formule plus dans l’ancien vocabulaire de la charité, car elle en passe par les termes nouveaux de la « philanthropie ». Ceux qu’on appelle désormais les « philanthropes » ont apporté à l’oeuvre solaire de la Révolution une contribution remarquable, essentielle peut-être [Note : C’est ce qu’ a montré Catherine Duprat dans Le temps des philanthropes. La philanthropie parisienne des Lumières à la monarchie de Juillet. Pensée et action, Thèse, Université de Paris I, 7 vol. Voir notamment le t. 2, p. 212 et suiv.]. Certaines des personnalités connues pour leurs activités souvent inlassables et multiformes en faveur des pauvres sont en effet à l’origine des projets de réforme les plus fameux, par exemple ceux de Condorcet et surtout de Le Peletier de Saint-Fargeau (présenté par Robespierre le 13 juillet 1793 à la Convention, après l’assassinat de son auteur). Il n’est du reste pas indifférent que Le Peletier s’adresse à ses auditeurs en critiquant ceux qui ne s’intéressent qu’au « petit nombre de citoyens (…) hors de l’atteinte du besoin » [Note : Le Peletier de Saint-Fargeau, Plan d’éducation nationale. Présenté à la Convention nationale par Robespierre, cité par B. Baczko, Une éducation…, op. cit., p. 349-350.].

 

1 . La fin de l’enseignement charitable.

N’insistons pas sur le fait que la situation de l’école primaire est en France assez médiocre et plutôt stagnante au sortir du XVIIIe  siècle, vers la fin de la Révolution. Avant 1833 et les constats de l’enquête diligentée par Guizot, des appréciations partielles existent, et elles sont alarmistes. En 1801, Chaptal assure que l’éducation publique est « presque nulle partout » [ Note : Chaptal, Rapport et projet de loi sur l’instruction publique, Paris, an IX (1801), p. 16]. Et le 20 avril 1802, Fourcroy s’avoue « effrayé de la nullité presque totale » de l’enseignement élémentaire, qui pourrait priver une grande partie de la nouvelle génération « des premières connaissances indispensables pour communiquer avec celles qui la précèdent et qui doivent la suivre ». [Note : Discours prononcé par A. F. Fourcroy, orateur du Gouvernement, au Corps législatif, à la séance du 30 germinal an X (1802 - c’est le moment de la création des lycées en remplacement des Écoles centrales et des collèges de l’Université). Ce texte se trouve dans le Recueil de lois et règlements de l’instruction publique..., Première série, tome second, Paris, 1814.].

Cela ne doit toutefois pas occulter le fait que l’enseignement des pauvres s’est maintenu par delà les vicissitudes institutionnelles qu’il a subies, et que dans certains cas il est même parvenu à se renforcer. D’une part les petites écoles, en ville ou à la campagne, ont pu accueillir des enfants pauvres, du moins un certain nombre d’entre eux. Car, sous la Révolution, une loi du 3 brumaire an IV ( 25 octobre 1795), dans son article 9, prescrit l’admission gratuite d’un quota d’élèves indigents (au maximum un quart des effectifs de l’école). D’autre part les Frères des écoles chrétiennes ont continué leur expansion bien au-delà du cadre établi des écoles de charité, après être sortis victorieux des rivalités avec les maîtres écrivais et les régents des petites écoles. En 1789, je l’ai dit, ils ont pris place dans 116 villes en France. Mais le 18 août 1792 un décret supprime à la fois les congrégations séculières et les écoles charitables. Même si un rapport du 10 février reconnaissait les mérites des Frères des écoles chrétiennes et des Soeurs grises de Vincent de Paul, il était décidé qu’aucune partie de l’enseignement public ne serait désormais confiée aux « maisons de charité ». Après cela la Congrégation lassalienne dut attendre le Consulat pour se voir à nouveau autorisée. D’ailleurs, en l’an IX, le rapport de Chaptal en parle comme d’une « admirable institution » [Note : Chaptal, Rapport et projet de loi…, op. cit., Cf. M. Fosseyeux, Les écoles de charité, op. cit., p. 85.]. Finalement, un des décrets fondateurs de l’Université Impériale (cette expression est à peu près équivalente à ce que nous appellerions aujourd’hui l’ « éducation nationale »), le 17 mars 1808, reconnaît formellement les congrégations (c’est-à-dire leur abandonne l’enseignement primaire), et prévoit que les Frères des écoles chrétiennes seront brevetés par le Grand maître de l’Université Impériale, ce qui revient à leur octroyer une autorisation d’enseigner. Et c’est alors que le gouvernement entérine des statuts communiqués par le Frère Frumence, Vicaire général, si bien que, dès 1810, la Congrégation est purement et simplement affiliée à l’Université et que les diplômes lui sont délivrés sans examen (contrairement à ce qui est exigé des instituteurs), ce qui, pendant longtemps, créera de graves conflits avec les « fonctionnaires » laïcs.

Que s’est-il passé pou les autres écoles de charité ? Elles aussi ont été encouragées par un arrêté du 27 prairial an IX ( 16 juin 1801), dans la mesure où cette décision aboutissait à confier aux bureaux de bienfaisance la direction des fondations vouées à aider les indigents, éventuellement en leur prodiguant un enseignement. Ceci recréait le lien traditionnel entre les secours à domicile et l’instruction gratuite.

 Remarque.

Que sont ces bureaux de bienfaisance qui étaient primitivement des « Aumônes générales » ? En 1778, on leur avait attribué l’intitulé de « Bureaux de charité ». Puis la Révolution, qui voulait en quelque sorte étatiser les secours, les avait supprimés et avait confisqué leurs biens. A leur place, une loi du 19 mars 1793 installa dans chaque canton des « agences » avec mission de distribuer des secours et de procurer du travail (sous le contrôle des autorités politiques, notamment du pouvoir exécutif). Ils redevinrent toutefois « bureaux de bienfaisance » par une loi du 7 frimaire an V (article 3). On a alors mis à leur tête cinq membres, élus mais non rétribués. Après plusieurs hésitations au XIXe siècle, c’est une ordonnance du 2 avril 1831 qui a fixé l’intitulé «  bureaux de bienfaisance »… [Note : je tire ces renseignements de F . Martin-Doisy, Dictionnaire…, op.cit., t. 2, article « Bureaux de bienfaisance », p. 95 et suiv. On peut aussi se reporter à C. Bloch, L’assistance et l’État…, op. cit., p. 342. Ces bureaux ont duré jusqu’au XXe siècle. ].

 

Prenons maintenant l’exemple de Paris. Là, les bureaux de bienfaisance dépendent du Conseil général des hospices, à la tête desquels siègent deux préfets, Louis-Nicolas Dubois et Nicols Frochot. Auprès d’eux figurent onze membres non rétribués parmi lesquels l’Archevêque de Paris, Jean-Baptiste de Belloy, et le régent de la Banque de France, Benjamin Delessert (déjà connu pour ses activités philanthropiques). En 1802, un rapport d’Adrien Duquesnoy, un ancien Constituant, nous permet de saisir le vocabulaire républicain classique, si l’on peu dire, utilisé dans cette assemblée qui, en évoquant le pauvre et sa condition, à la fois condamne l’oisiveté et s’efforce de comprendre… :

«  que le premier, le plus pressant de tout ses besoins est l’éducation : ce mot, pris dans sa plus rigoureuse acception, s’applique à tout ce qui peut contribuer à former des hommes et des citoyens. Le pauvre doit : 1° savoir lire, écrire et compter, sans quoi il est das la dépendance la plu funeste qui soit, celle des fripons ; il doit 2° être pénétré des idées religieuses, parce que c’est la meilleure forme sous laquelle il puisse saisir les idées de morale et d’ordre ; 3° aimer à travailler, s’honorer de travailler, sans quoi il est exposé à tous les vices, tous les crimes qu’engendre l’oisiveté. » [Note : A. Duquesnoy, Rapport sur l’administration des secours à domicile pour l’an X. Exposition des principes adoptés par le Conseil général, cité par M. Fosseyeux, Les écoles de charité…, op. cit., p. 85.].

La gestion parisienne de l’enseignement des pauvres va produire, semble-t-il, des résultats appréciables pour la création d’écoles. Concrètement, le Conseil général des hospices alloue des fonds aux bureaux de bienfaisance qui, ensuite, demandent des maîtres à des associations charitables. Duquesnoy, qui est maire du Xe arrondissement, a déjà fondé rue des Saint-Pères un établissement comportant une école primaire et des ateliers d’apprentissage, et il a fondé rue du Bac une école où des filles pauvres de 8 à 12 ans apprennent à lire, écrire, compter, la couture et le tricot...

En 1812, une augmentation des subventions permet des fondations dans plusieurs arrondissements. Ces subventions se montaient à 21250 frcs  pour 19 écoles ; mais en 1812 elle se montent à 50885 frcs pour 43 écoles, et en 1813 elles sont de 59260frcs  pour 50 écoles (lesquelles seront fréquentées par 6807 enfants en 1814 [Note : chiffres donnés par Emmanuel de Pastoret, in Rapport sur l’état des hôpitaux, hospices, secours par un de ses membres, depuis 1804, Paris, 1816, p. 260. Pour avoir un tableau de la scolarisation dans les 12 arrondissements parisiens, on peut se reporter à M. Fosseyeux, Les écoles de charité,…, op. cit., p. 99.]). Les congrégations fournissent les enseignants, à mesure qu’elles se reconstituent. En particulier, à Paris, les Frères des écoles chrétiennes du faubourg Saint-Antoine répondent à la demande.

Parmi les autres mesures prises en faveur de l’instruction des pauvres, on peut citer le fait que les bureaux des pauvres qui n’entretiennent pas d’école reçoivent malgré cela 25 sous par enfant pauvre envoyé dans une école ordinaire (pour payer au maître la rétribution). Et puis surtout, par arrêté, les indigents sont privés de secours s’ils n’envoient par leurs enfants « aux écoles ». A Paris toujours, suite à l’ordonnance du 2 juillet 1816 qui institue des « bureaux de charité » (il y en a alors 12, c’est-à-dire un par arrondissement), une statistique mentionne en 1819 un total de 37 écoles de garçons  avec 4769 élèves, et 36 écoles de filles pour 4654 élèves, ce qui, dans ce dernier cas, peut être considéré comme tout à fait remarquable [Note : Recueil publié d’après les ordre du préfet comte de Chabrol, Paris, 1829, tableau 98]. Ce sont là des écoles de charité, dans la tradition ancienne. Le nombre de ces sortes d’écoles ne cessera d’ailleurs pas de croître tout au long de la Restauration, donc jusque dans les années 1830, lorsque la loi Guizot (de 1833) les supprimera de fait en les inscrivant dans un cadre désormais étatique et municipal (on peut en déduire que cette loi est véritablement à l’origine d’un système scolaire, au sens où nous l’entendons aujourd’hui, qui comprend un degré primaire et un degré secondaire, tous les deux entièrement placés sous le contrôle d’un ministère dédié - seules les salles d’asile, nouvelles venues depuis 1826, sont encore du ressort du Conseil général des hospices – mais pour un temps très court, car elles seront également du ressort du ministère de l’instruction publique en 1836).

 

2) Le mouvement en faveur de l’enseignement mutuel

Il se trouve qu’entre 1814 et 1815 (moments du retour puis de la chute définitive de Napoléon), l’enseignement des pauvres, qui était jusque là assuré par des associations et des institutions charitables, reçoit brusquement une impulsion nouvelle, que l’État va bientôt prendre en charge – si bien qu’on aura affaire après cela à des politiques d’assistance. Cette impulsion est pédagogique (ce terme n’est pas encore utilisé en ce sens moderne) et venue d’Angleterre, puisque, après les guerres napoléoniennes, les échanges avec ce pays se rétablissent peu à peu. Il s’agit de la méthode de l’enseignement mutuel, mise en œuvre avec succès, presque en même temps, par Andrew Bell, un membre de l’Église anglicane qui a été surintendant d’un collèges pour orphelins militaire aux Indes, à Madras, et par Joseph Lancaster, un quaker qui a mené à Londres diverses expériences d’enseignement avec des enfants pauvres. Au premier on doit la technique de la mutual tuition, qui met en présence deux élèves dont l’un plus ancien se charge d’instruire son congénère, au second on doit le monitorial system qui demande à un élève avancé de diriger les exercices que doit effetuer tout un petit groupe. C’est ce dernier système qui sera adopté en France, surtout parce qu’il promet de très importantes économies, à une époque, en plus, où les autorités se désolent du manque d’instituteurs qui pourraient instruire l’énorme masse des enfants pauvres scolarisables (on parle désormais plutôt de « l’enseignement du peuple », et cette évolution du vocabulaire est pour nous importante).

Quoi qu’il en soit, chez nous, cette méthode soulève immédiatement un enthousiasme bruyant voire tapageur. On se montre certain du caractère historique de la découverte, au point qu’un commentateur n’hésite pas à déclarer que l’introduction du système mutuel sera bientôt perçu en France… :

 « comme l’un des événements les plus remarquables qui aient pu naître d’une révolution dans laquelle toutes les idées de morale ont pu être renversées » [Note : citation extraite du Journal d’éducation, t. 1, 1815, p . 211-212.].

Ceci permet d’apprécier la force de l’impression alors ressentie. En 1832, une biographie romancée raconte que le mouvement « fut général et sublime » … :

 « Ce que l’ont fit alors en France pour l’instruction du peuple, les dons qu’on offrit, les livres que l’on publia, les cours d’enseignement normal que l’on établit [allusion aux entraînements organisés dans les premières écoles normales d’instituteurs] surpassèrent tout ce qu’on avait jamais fait ailleurs pour les écoles populaires » [Note : Texte extrait de  L’instituteur primaire, par l’inspecteur Jacques Matter, Paris 1832, p. 84.]. 

La vague atteignit et submergea en effet la majeur partie des élites libérales (nous verrons quels conflits avec les conservateurs furent ainsi engendrés). On s’empressait de voir les classes, on applaudissait au trouvailles de la méthode, et, bien sûr, on soutenait les écoles de ses propres deniers, à moins qu’on en installât dans son propre salon, comme fit Madame de Rémusat à Lille [Note : Voir la correspondance de Mme de Rémusat, citée par Paul Rousselot, Revue pédagogique, t. XII, n° 10, 15 octobre 1887.]. L’Académie française ne fut pas en reste, car elle mit au concours en 1816 un éloge du nouveau mode d’instruction. 18 concurrents se manifestèrent. Aucun n’obtint le prix… et seuls six d’entre eux eurent une mention… La sixième revint d’ailleurs au jeune Victor Hugo, qui n’avait que 14 ans ! [Note : On trouvera ce poème dans l’édition des oeuvres poétiques complètes, Paris, Gallimard-Pléiade 1964, t. 1, p. 222-229. A l’époque, la publication de ce texte par le Conservateur littéraire de 1819 (XXIe édition) fut précédée d’une manière de mise en garde qui expliquait : on peut bien dire que la méthode d’enseignement mutuel est utile, mais on aurait tort de la trouver admirable, « comme le prétend la faction libérale ».].

Pendant ce temps, plusieurs auteurs publièrent des ouvrages qui explicitaient la méthode. Le duc François Alexandre de La Rochefoucauld-Liancourt, prestigieuse figure du libéralisme philanthropique, fit traduire l’ouvrage majeur de Lancaster qui fut intitulé Système anglais d’instruction [Note : C’est une publication de 1815. Initialement, l’ouvrage avait été publié en Angleterre en 1808]. Le comte Alexandre de Laborde rédigea de son côté un Plan d’éducation pour les enfants pauvres, qui fut publié simultanément à Londres et à Paris. [Note : Alexandre de Laborde, Plan d’éducation pour les enfants pauvres, d’après les méthodes combinées du docteur Bell et de Mr. Lancaster, Paris, 1816.]. De même, le comte Charles de Lasteyrie fit paraître un ouvrage consacré au Nouveau système d’éducation et d’enseignement [Note : Charles de Lasteyrie, Nouveau système d’éducation et d’enseignement pour les écoles primaires adopté dans les quatre parties du monde, Paris, 1815.]. D’autres types d’intervention méritent d’être rangées dans la même catégorie. C’est le cas d’un rapport du baron Joseph-Marie de Gérando (connu surtout comme philosophe, et dont j’aurai l’occasion de préciser l’ampleur des activités orientées vers l’instruction populaire), rapport présenté à la Société d’encouragement pour l’industrie nationale (SEIN, qui existe depuis le tout début du XIXe  siècle) en sa séance du 29 mars 1815. C’est probablement à partir des textes de Gérando que l’adjectif mutuel est devenu courant entre 1815 et 1816. [Note : Voir sur ce point Pierre Lesage, L’enseignement mutuel de 1815 aux débuts de la Troisième République. Contribution à l’étude de la pédagogie de la lecture et de l’écriture. Thèse de IIIe cycle,  Université de Paris V, 1983, p. 87.].

Tous ces auteurs soulignent l’intérêt d’une méthode qui s’attache à faire des enfants les « instituteurs d’eux-mêmes » (la formule est récurrente). L’un des manuels les plus utilisés par les maîtres (on dit parfois qu’il a été traduit de l’Allemand par Guizot) parle de «  réciprocité de l’enseignement entre deux écoliers, le plus capable servant de maître à celui qui l’est moins » [Note : Joseph Hamel, L’enseignement mutuel ou Histoire de l’introduction et de la propagation de cette méthode, Paris, 1818, p. 22.]. C’est, pense-t-on alors, ce qui permettra d’étendre l’enseignement à la totalité des enfants pauvres, qui pourraient donc échapper à leur misère léthargique. Laborde développe grandement l’argument d’un mode d’enseignement, dit-il,

«  si prompt si bon marché qu’il peut comprendre tous les enfants pauvres d’un pays, sans le secours du gouvernement, ni les contributions des communes » [Note : A. de Laborde, Plan d’éducation…, op. cit., préface, p. 1.].

Les enfants qui enseignent à leurs congénères (selon des règles très précises que j’examinerai plus loin), sont nommés moniteurs. Mais ceci ne doit pas faire oublier qu’ils restent sous le contrôle du maître, qui, lui, n’enseigne directement qu’à eux. Telle sera d’ailleurs, disons-le immédiatement, la pierre d’achoppement de la méthode mutuelle, car là réside la principale critique qui va le plus lui nuire et finalement la précipiter dans les oubliettes de l’histoire après 1830. En 1815, les défenseurs de la méthode envisagent surtout l’économie qu’elle suppose puisque d’une part elle dispense d’engager des instituteurs patentés, un seul maître pouvant s’occuper de dizaines et parfois de centaines d’élèves, et d’autre part elle limite le cycle primaire à une trentaine de mois, au termes desquels les enfants peuvent théoriquement lire, écrire et compter correctement.

A ces pratiques, les Français attribuent en outre des antécédents historiques, visibles dans les systèmes d’officiers et de surveillance en vigueur dans les écoles des Frères des écoles chrétiennes ou bien dans d’autres établissements réputés, comme celui du chevalier Paulet (ou Pawlet), ouvert à Paris en 1773 pour les fils de militaires tués ou blessés, et comme, plus anciennement, l’école dirigée par l’instituteur Herbault vers 1750 à l’hôpital de la Pitié à Paris [Note : Sur cet instituteur, voir François de Neufchâteau, Méthode pratique de lecture, Paris, an VII. Paulet et Herbault font l’objet de notices dans le Nouveau Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire, dir. Ferdinand Buisson, Paris, 1911.]. Cela dit, l’idée initiale de la méthode mutuelle, de provenance anglaise, est plus originale car elle inclut les connaissances dans l’échange entre enfants, et ce dans les deux variantes indiquées plus haut : la « mutual tuition » - qu’on peut traduire par scolarité mutuelle - de Bell, qui met le moniteur en présence d’un seul enfant dans une école à faible effectif, ou bien l « monitorial system » de Lancaster qui confie au moniteur des petits groupes dans une école très populeuse, comptant parfois des centaines d’enfants, comme celle fondée en 1798 à Southwark, un quartier pauvre de Londres, pour 800 garçons et 300 filles (en France, les petits groupes ainsi crées ne dépasseront jamais huit ou neuf élèves).

 

3) De la Société d’encouragement pour l’industrie nationale à la Société pour l’amélioration de l’enseignement élémentaire.

La Société d’encouragement pour l’industrie nationale, S.E.I.N., a été un acteur déterminant de la diffusion de la méthode lancasterienne. Cette association, née en 1801, donc sous le régime consulaire, a alors pour secrétaire le baron de Gérando, qui en sera Président en 1815 [Sur cette association, je me réfère à l’article de Serge Chassagne, « Une institution originale de la France post révolutionnaire et impériale : la Société d’encouragement pour l’industrie nationale », in Histoire, économie et société, 8ème année, n° 2, 1989.].

Au moment ou la British and Foreign School Society, dans laquelle s’active J. Lancaster, entendait porter la bonne parole sur le continent, plusieurs savants français, liés à la S.E.I.N., parmi lesquels Gérado et Lasteyrie, se rendaient sur place avec Jean-Baptiste Say, de Laborde, l’abbé Gaultier (ancien immigré, qui jouera un rôle très important dans le développement français de l’enseignement mutuel) ainsi que François Jomard (le polytechnicien et géographe chargé par Bonaparte de publier les travaux effectués lors de l’expédition d’Egypte à laquelle il a participé). Après cette visite Gérando proposa de constituer une association nouvelle, capable de rassembler et répandre… :

 

« les lumières propres à procurer à la classe inférieure du peuple le genre d’éducation intellectuelle et morale le plus approprié à ses besoins » [Note : texte extrait du Bulletin de la S.E.I.N.,  de mars 1815. Cet épisode est relaté dans le tome 1 du Journal d’éducation, numéro 1, de 1815.].

Ensuite de cela, Gérando, assisté de Lasteyrie et Laborde, dirige une mission d’étude commandée par la S.E.I.N. Le 29 mars la mission se conclut par un rapport qui souligne l’efficacité économique et éducative des « nouvelles écoles pour les pauvres ». Approuvant ces conclusions, la Société gratifie en conséquence de 500 frcs le projet de Gérando, puis elle lance une souscription à laquelle répondent très vite environ cent cinquante personnalités (du monde libéral toujours), parmi lesquelles le duc d’Orléans. Ainsi est créée la Société pour l’amélioration de l’enseignement élémentaire... Comment ne pas remarquer que l’expression « enseignement des pauvres » est remplacée (progressivement?) par l’expression « enseignement élémentaire ». La nouvelle association sera aussi dénommée Société pour l’instruction élémentaire, ou plus brièvement encore, Société élémentaire [Note : Cette variation des intitulés est remarquée par Charles Defodon dans son article « Les débuts de la Société pour l ‘instruction élémentaire », in Revue pédagogique, t. 2, 15 mars 1883, p. 193.

Nous sommes alors dans la période dite des « cent jours » : début juin, Napoléon s’est évadé de l’Île d’Elbe et il a débarqué au golfe Juan. Quelques temps plus tard, après la prise du pouvoir (Louis XVIII est en fuite), il appelé Lazare Carnot au ministère de l’Intérieur. Or Carnot a un intérêt ancien pour l’instruction populaire. Sous la Révolution, il a prononcé à la Convention un important discours dans lequel il expliquait que le  principe d’égalité, « base des sociétés modernes », entrerait dans le faits si l’on commençait par abolir « les inégalités d’éducation » [Note : Discours reproduit pas son fils, Hippolyte Carnot, dans Mémoires sur Carnot par son fils, Paris, 1863, t. 2 (je cite notamment la p. 466.]. De ce fait, trois jours après sa prise de fonction, il contacte Gérando, qui est d’ailleurs sur le point de déposer son rapport sur les nouvelles écoles… et c’est à partir de là que la Société d’encouragement de l’industrie nationale commence de relayer l’action du Ministère, ce qu’elle va ensuite faire constamment. Le 10 avril, Carnot met sur pieds un Comité d’industrie et de bienfaisance auquel il associe des savants comme Monge, Berthollet, Chaptal, des hommes de lettres comme Raynouard, des économiste comme Delessert, des manufacturiers comme Ternaux… ou La Rochefoucauld-Liancourt (ce dernier, je l’ai dit, est connu pour bien d’autres caractéristiques que le possession de plusieurs filatures). Lors de sa première séance, ce Comité discute le rapport de Gérando ; puis le ministre adresse à son tour un rapport à l’Empereur dans lequel il se montre très convaincu du côté exceptionnel du mouvement en cours :

« Sire, prévient-il, une découverte fixe en ce moment l’attention de l’Europe et s’étend déjà, avec un succès remarquable, sur les quatre parties du monde [Note : cité par Raymond Tronchot, L’enseignement mutuel en France de 1815 à 1833. Les luttes politiques et religieuses autour de la question scolaire, Thèse, Université de Paris V, Paris, 1973, t.1, p. 11. (c’est, avec le livre de P. Lesage, l’ouvrage majeur, donc indispensable, sur ces questions).].

Suite à cela, Carnot prend un décret qui annonce une dizaine de mesures en particulier l’implantation sans chaque département, d’une « école centrale [c’est encore le vocabulaire de la Révolution] pour l’éducation gratuite et primaire d’après la méthode d’instruction des enfants par eux-mêmes » (article 1), d’où sortiraient des maîtres aptes à exercer dans tous les chefs-lieux de département et jusque dans les communes avoisinantes (article 2). Mais ce projet n’est pas suivi d’effets, si bien que Carnot, dont la résolution ne fléchit pas, rédige un nouveau texte assorti d’un projet de décret. Cette fois, obtenant gain de cause auprès de Napoléon, Carnot crée une commission où, le 16 mai, il appelle les personnes qu’il estime devoir consulter sur les meilleures méthodes d’enseignement primaire et ce sont évidemment les connaisseurs de visu de la méthode mutuelle - Laborde, Lasteyrie, Jomard, l’abbé Gaultier, Jean-Baptiste Say, Gérando, Cuvier et quelques autres (article 1). Ensuite il ordonne l’ouverture d’une école d’essais à Paris (article 2), moyennant quoi, le 17 mai, il charge le préfet de la Seine, Chabrol de Volvic, de réunir vingt enfants « intelligents » dont on fera les premiers moniteurs. En fait, s’adressant aux écoles de charité du XIIe arrondissement, Chabrol n’obtiendra le concours que de huit élèves. [Note : Arch. Nat. F 17 101 92.]

La Société pour l’instruction élémentaire, constituée en même temps, se réunit pour la première fois les 16, 17 et 18 juin dans les locaux de la Société d’encouragement pour l’industrie nationale, au 34 de la rue du Bac. Un bureau est désigné, dont Gérando est Président, Lasteyrie et Say les Vices-présidents, et Laborde le secrétaire général. Carnot est présent et c’est là que le 18 on lui annonce la défaite de Waterloo donc la fin de sa carrière politique [Note : Cet épisode, et l’attitude impassible de Carnot, qui ne manifesta aucun signe d’émotion ou de désarroi donc n’interrompit jamais la discussion, est restitué avec admiration par son fils, qui disait l’avoir entendu raconter un nombre incalculable de fois par Gérando et Jomard.].

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