Séance 7
Naissances de l’école du peuple (ré-écriture, suite)
CHAPITRE 2
Des écoles de charité aux écoles mutuelles
4) Les créations d’écoles mutuelles (suite)
a) Considérons maintenant l’exemple d’Amiens. Voici comment les choses se sont passées. Au début de 1817, le ministre de l’Intérieur fait remettre 3000 frcs au préfet de la Somme, le comte Lezay-Marnésia (qui fut en 1810 créateur de la première École normale primaire, à Strasbourg), afin de « faciliter l’établissement d’une école d’enseignement mutuel dans la ville d’Amiens » [Note : Cité par René Lemoine, L’enseignement mutuel dans la Somme sous la seconde Restauration, Paris, 1933, p. 21. Sur cette question, voir également Bruno Poucet, « Petite histoire de l’enseignement mutuel dans le département de la Somme : l’exemple du département de la Somme », in Carrefours de l’éducation, 2009/1, n° 27, p. 7-18.]. Après cela, Lezay-Marnésia organise une première réunion qui se tient le 15 mai dans la salle des séances du Conseil général. Y assistent presque tous les chefs des services publics, les représentants du clergé local et de l’Université, plusieurs notables de la ville (le conseiller à la Cour – je présume qu’il s’agit de la cour de cassation -, l’avocat général près la Cour royale, l’ingénieur en chef des ponts et chaussées, l’entrepreneur des tabacs, le directeur des contributions directes, le président du tribunal de commerce, le proviseur du collège royal, un chirurgien, etc.). Pour introduire la séance, le préfet prononce un discours qui rappelle le triste sort des enfants pauvres dans une ville industrielle comme Amiens, les intérêts de l’espèce humaine à sauvegarder, et bien sûr, pour endiguer ces phénomènes, la nécessité de répandre l’instruction. De ce fait, il propose la constitution d’une filiale de la Société élémentaire dont les présents seront membres, pour laquelle il avance l’intitulé de Société d’encouragement de l’instruction élémentaire dans le département de la Somme d’après les méthodes de l’enseignement mutuel, et qui aura pour but d’ouvrir ou de faciliter l’ouverture de plusieurs écoles, à Amiens et à l’extérieur, dans le département. La structure de ladite Société (qui comptera 128 membres en 1818 – après refus d’inscrire une dame, car aucune présence féminine n’est alors prévue!) comprend un Conseil d’administration avec lui-même, Lezay-Marnésia, comme président, associé à deux vice-présidents, six administrateurs, deux secrétaires et un trésorier, et trois commissions, une pour gérer les fonds, une autre pour surveiller et encourager maîtres et élèves quant à l’ordre dans les classes, la décence et la propreté des enfants, et une troisième pour veiller à la salubrité et plus encore à la santé des élèves [Note : Cette question de la santé est souvent associée à la défense de la méthode d’enseignement mutuel. A Paris par exemple, l’un des arrêtés pris par Chabrol de Volvic le 16 avril 1816 prévoit qu’un médecin fera une visite hebdomadaire dans les écoles mutuelles… Voir R. Tronchot, L’enseignement mutuel…, op. cit., t. 1, p. 289.]. Sont prévues quatre assemblées par an, auxquelles un citoyen intéressé ne pourra être admis que s’ il est présenté par un sociétaire, accepté par le Conseil d’administration, et s’il paye une cotisation de 20 frcs qui lui donnera par ailleurs le droit de faire inscrire deux enfants dans l’une des écoles de la Société… (payer plusieurs cotisation est autorisé).
Une dizaine de jours plus tard, le 26 mai 1817, l’arrêté préfectoral qui crée l’école demande que celle-ci serve d’école modèle, afin que les maîtres intéressé par la méthode mutuelle et désireux de s’y initier puissent le faire. Ceci suppose une augmentation des moyens scolaires habituels, ce qui pourrait « suppléer à l’insuffisance des établissements qui n’embrassent qu’une faible partie de la population ». Cette remarque montre bien le souci fondamental d’accueillir dans les écoles la plus grande population possible pour autant que que l’objectif principal soit bien de « faire jouir des bienfaits de l’instruction primaire la classe qui en est privée » [Note : Cité par R. Lemoine, L’enseignement mutuel…, op. cit., p. 27.]. L’école espère ainsi recevoir plus de 200 élèves, ce qui suppose, comme je l’ai déjà remarqué, une installation dans une ancienne église, en l’occurrence celle des carmélites, louée à un propriétaire particulier, où peu de travaux seraient nécessaires (en fait comme le signale R. Lemoine, ces travaux dureront 10 ans! [Note : R. Lemoine, L’enseignement mutuel…, ibid., p. 38].). Le maître pressenti, un certain Mr. Dupont, a été formé au cours normal de Paris, et il a obtenu le brevet de capacité du premier degré (le plus élevé dans le système en vigueur depuis l’ordonnance de 1816). Il est pourvu d’un certificat de moralité délivré par le curé de Saint-Sulpice et le maire du XIe arrondissement. En outre, ayant suivi une formation dans le cadre de la Société élémentaire, ses compétences sont attestées par l’abbé Gaultier, le vicomte de Montmorency, La Rochefoucauld-Doudeauville, et Gérando. De ce fait, quand il est présenté à son Conseil d’administration, le 18 juin 1817, il est accueilli très favorablement par la Société amiénoise. Ensuite, on remercie la Société mère, on présente l’heureux élu aux notabilités de la ville, et on l’installe avec un salaire de 1200 frcs annuels auxquels s’ajoutent 300 frcs d’indemnité de logement, et 600 frcs pour services divers, en particulier la direction d’un cours d’adultes. Au total, le sieur Dupont dispose donc d’une rémunération très confortable pour l’époque ; mais n’oublions pas que sa charge sera redoutable car il aura 200 élèves environ à diriger dans son école, les moniteurs à former, les adultes à instruire le soir…
Le 28 mai 1817, un autre arrêté préfectoral énonce un règlement intérieur et organise les cours. Il y est dit que la classe du matin doit durer de 9 heures à 12 heures en hiver et de 8 heures à 11 heures en été, et que celle de l’après-midi (on dit : « le soir ») durera de 2 heures à 5 heures en hiver ou de 1 heures à 4 heures en été. Le maître et son moniteur général (qui dans les faits sera souvent un élève d’un cours normal) seront spécialement chargés de la disposition matérielle si bien qu’il devront arriver sur les lieux une demie heure en avance. A l’entrée en classe, un « moniteur d’ordre » aura mission d’examiner la propreté des élèves, tandis que d’autres moniteurs feront l’appel des présents, en portant leurs noms, avec ceux des absents, sur un registre spécial. Après la sortie, un « moniteur de quartier » reconduira les enfants chez eux, en notant les incidents éventuellement survenus, mais, précise le règlement de l’arrêté, sans jamais s’autoriser à frapper les fautifs.
Comment cette école a-t-elle ensuite fonctionné ? Nous le savons un peu grâce à plusieurs textes, cités par R. Lemoine. D’abord un rapport d’inspection communiqué à l’assemble générale du 30 août 1817. A ce moment, l’école compte 189 élèves (dont 152 sont « en pleine activité » - je fais l’hypothèse qu’il s’agit des élèves présents au jour de l’inspection). Parmi les 152, ils sont quatre à être âgés de 10, 11 et 12 ans, tous les quatre scolarisés depuis le 24 juillet. Cinq autres ont 12, 13 et 14 ns, et ils sont arrivés le 4 août. Trois enfin, entrés seulement le 11 août, sont âgés de 12 et 13 ans. Évoquant les travaux réalisés, les membres de la Société élémentaire qui composaient la commission d’inspection disent avoir admiré les ardoises, au point même, vu leur beauté, d’envisager de les déposer aux archives. Le calcul fait l’objet des mêmes constats dithyrambiques. Car, nous dit-on, des élèves tout à fait ignorants de l’arithmétique ont appris en 6 mois « des règles très étendues et très compliquées d’additions, de multiplications, de divisions, et même des règles de trois ». En ce qui concerne l’apprentissage de la lecture, les inspecteurs ont également remarqué une grande réussite. Un autre texte explique en effet :
« La manière de lire de nos élèves ne ressemble en rien à celle de toutes les autres écoles ; à force de soin on est presque parvenu à en bannir le mauvais accent et les prononciations vicieuses [autrement dit l’école vise à éradiquer les prononciations patoisantes – ici lourdement condamnées comme « vicieuses »]. C’est ce dont chacun de vous pourra se convaincre s’il veut prendre la peine de visiter l’école. Il sera surpris de voir les petits moniteurs qui sont choisis chaque jour et presque au hasard parmi leurs camarades de la classe immédiatement supérieure pour commander les cercles de lecture [ces références à la division des classes et au « cercle » seront élucidées plus loin], faire une guerre sans relâche à la mauvaise prononciation autant qu’à la méprise sur les lettres et les mots. »
[Note : ces citations sont extraites, la première, sur l’arithmétique, d’un discours du vice-président Debray à l’A.G. du 30 août 1817, in R. Lemoine, L’enseignement mutuel…, ibid., p. 52 ; et la seconde, sur la lecture, d’un rapport du 13 mars 1818 (dont l’auteur est un certain Laurendeau), in R. Lemoine, ibid., p. 51.].
Pour tempérer un peu ces compliments auto-décernés, je précise qu’on a souvent reproché à la méthode mutuelle d’apprendre plus vite à écrire qu’à lire et, en plus, d’être impuissante à faciliter l’apprentissage de l’orthographe. A cette dernière critique, le secrétaire de la commission d’inspection répondit le 24 avril 1828 que le problème se posait dans toutes les écoles, quelle que fût la méthode suivie [Note : R. Lemoine, ibid., p. 56 cite à cette date un rapport d’Amable Dubois au C. A.].
b) Pour avoir maintenant une idée de l’importance du mouvement en faveur des écoles mutuelles après les quatre ou cinq première années d’existence de la Société élémentaire (les années les plus glorieuses en fin de compte), il faut savoir que 62 filiales ont vu le jour pendant cette période [Note : chiffre donné par R. Tronchot, pour 1821, in L’enseignement mutuel, op. cit., t. 1, p. 389, 414 et 454-455 (où l’on trouve une liste de ces sociétés locales). ]. La seule année 1817 par exemple, il s’en crée à Amiens (on vient de le voir), à Angers, Arras, Besançon, Nantes, Poitiers, Tours…
Sur le nombre d’écoles proprement dites, les sources divergent. En janvier 1819, le Journal d’éducation annonce 602 écoles « signalées » et 85 « non signalées », soit un total de 687 [Note : Journal d’éducation, t. VII, 1819, p. 212.]. Les 602 écoles sont ouvertes dans 64 départements et elles accueillent 34 669 élèves. Mais l’année suivante, le même organe parle de 1300 écoles et 150 000 élèves [Note : Journal d’éducation, ibid., t. IX, 1820, p. 214]. Cela dit, on peut supposer que le second chiffre prend en compte non seulement les créations sous l’égide de la Société élémentaire (et qui parfois ne durent pas très longtemps… : à Amiens, 5 écoles sont ouvertes entre 1817 et 1821 et 25 dans la Somme, mais seulement deux auront une durée de vie conséquente), mais aussi les maîtres qui disent pratiquer la méthode mutuelle tout en travaillant dans des petites écoles plus anciennes - et sans rien demander à personne. Ceci pourrait donc expliquer les chiffres les plus élevés, comme ceux des premières statistiques scolaires officielles, publiées sou la monarchie de Juillet (en 1837 : on a 1290 écoles mutuelles de garçons et 105 écoles mutuelles de filles [Note : Voir le tableau intitulé « Etat des méthodes » dans le volume Situation de l’instruction primaire, Paris, 1837 ; la séparation des écoles de garçons et des écoles de filles, à cause d’un interdit catholique très puissant, est rigoureuse dans ces années – sauf dans les petits villages qui ne peuvent se payer deux écoles séparées et qui organisent des séparations à l’intérieur même des salles dans les classes).].
Et à Paris ? Pendant les dix ans de 1815 à 1824, il s’y est ouvert 19 écoles mutuelles (gratuites) , et 113 en province, dans 50 département. Ceci fait penser qu’un seul et même département comporte rarement plus de deux écoles de ce type. Mai ce n’est pas le cas dans le Gard (10 écoles dans 10 villes), l’Indre (3 écoles dans 3 villes), les Landes (4 écoles dans 4 villes), le Loiret ( 4 écoles dans 4 villes), le Maine-et-Loire (4 écoles dans 3 villes), le Nord (3 écoles dans 2 villes), le Pas-de-Calais (7 écoles dans 5 villes), le Bas-Rhin (5 écoles dans la seule ville de Strasbourg), le Haut-Rhin (4 écoles dans 4 villes), Le Rhône (4 écoles dont 3 à Lyon), la Seine-et-Marne (9 écoles dans 9 villes), la Somme (3 écoles dans 3 villes), le Tarn-et-Garonne (3 écoles dans 2 villes), la Vienne (4 écoles dans 4 villes), la Haute-Vienne (3 écoles dans 3 villes) [Note : Je cite les relevés effectués par R. Tronchot, in L’enseignement mutuel…, op. cit., t. 2, p. 618-635.].
Je précise toutefois que certaines de ces écoles ne sont gratuites que temporairement, car elles redeviennent payantes si les souscriptions et les quêtes lancées par la Société locale ne rapportent pas ou plus assez d’argent pour rémunérer l’instituteur, ou bien si la municipalité retire un soutien qu’elle accordait auparavant (ce peut être le cas lorsque change la politique des édiles). Mais la gratuité, nous le savons, n’est pas propre aux petites écoles, dans lesquelles le maître ne touche que la rétribution payée par les élèves et leur famille entre 0,50 et 2 frcs par mois en fonction du type d’apprentissage - la lecture, puis l’écriture (qui vient ensuite, quand l’élève sait lire, parfois plusieurs années après) et du calcul (tout cela avant que la loi Guizot, en 1833, n’impose aux communes de verser à l’instituteur un « traitement fixe » - modeste d’ailleurs, puisque son montant est au minimum de 250 frcs par an). Peut-être cela permet-il de comprendre que Gérando reconnût un jour que les écoles mutuelles étaient destinées moins aux pauvres qu’à « cette portion de la classe laborieuse qui est juste au dessus de l’indigence » [Note : Cf. Journal d’éducation, t. VIII, 1819, p. 15].
Nous devons donc toujours distinguer les écoles payantes des écoles gratuites (comme celles des Frères des écoles chrétiennes ou celles de la Société élémentaire), ces dernières étant très minoritaires dans la paysage scolaire français. Cette situation était évidemment contradictoire avec les idéaux de justice des philanthropes qui prônaient la méthode mutuelle et la scolarité gratuite. Notons dans cette perspective que le fonctionnement des classes, après les sommes consacrées à l’achat du matériel indispensable et au traitement alloué à l’instituteur, revenait finalement très cher…
Regardons maintenant la liste des écoles mutuelles ouvertes à Paris au 1er novembre 1818 A nouveau, je photographie une page de mon livre (la page 64). [Note : Cette liste est publiée par le Journal d’éducation, ibidem, t. VIII, 1819, p. 64.].
Cette liste montre bien les quatre écoles fondées en 1815 et ouvertes rue Saint-Jean-de-Beauvais, rue Popincourt, rue Carpentier (c’est l’ école qui avait dans un premier temps élu domicile à l’hôtel de la marquise de Duras, rue de Varennes), et rue des Billettes (une rue qui fait aujourd’hui partie de la rue des Archives). Les 18 écoles recensées par le tableau (par comparaison, souvenons-nous qu’en 1813 existent une cinquantaine d’écoles de charité!), sont fréquentées par 2977 élèves (l’école de la rue Saint-Lazare, 1er arrondissement de l’époque, est trop récente pour que ses élèves soient pris en compte).
On voit aussi, d’après cette liste, le statut des fondateurs qui sont : soit une institution publique (préfecture et préfet ou bureau de charité – qui interviennent respectivement trois et quatre fois), soit une personne morale (la Société élémentaire), soit encore un particulier, un philanthrope quelconque, si j’ose dire, affilié à la Société mais qui agit de sa propre initiative. Ainsi est indiquée l’action d’Étienne Delessert, à l’origine de deux écoles, rue du Coq-Saint-Jean. D’autres bienfaiteurs ne sont pas recensés car ils ne sont pas parvenus à instaurer la gratuité, comme Gérando, fondateur en avril 1816 d’une école à Nogent-sur-Marne, ville dont il est maire. Notons donc qu’à cette date, il y a à Paris 32 écoles mutuelles payantes (2 écoles dans le Iera arrondissement, 11 dans le IIem, 4 dans le IIIem, 4 dans le IVem, 6 dans le Vem, 1 dans le IXem , et 4 dans le Xem), 21 pour les garçons et 11 pour les filles, pour un total de 2364 élèves. Ce sont toujours des écoles privées parce que fondées et entretenues par un particulier ; et dans la plupart des cas c’est un instituteur jusqu’alors peu différent de ses semblables qui se fait praticien de la méthode mutuelle, parfois par conviction, d’autres fois plus prosaïquement pour renouveler augmenter sa clientèle. La rétribution peut alors très sensiblement s’élever et atteindre jusqu’à 6 voire 10 frcs par mois ! [Note : Pour apprécier l’efficacité de l’impulsion, il suffit de savoir qu’au niveau national, de 1815 à 1821, le nombre total des écoles est passé de 20500 à 27 581, le nombre des garçons, scolarisés s’élevant de 865 000 à 1 862 700 (sur environ trois millions d’enfants scolarisables). Ces chiffres sont donnés par Christian Nique, qui cite G. Cuvier, dans Comment l’école devint une affaire d’État, Paris, Nathan, 1990, p. 30. ].
Dans le même période de la Restauration, des écoles mutuelles ont été également ouvertes en Afrique (par exemple au Sénégal), mais aussi dans l’armée et dans les prisons. A l’origine des écoles des prisons il y a les initiatives du (futur) célèbre réformateur Benjamin Appert. Celui-ci a en outre proposé ses services à Lasteyrie qui possède un régiment [Note : Voir M. Gontard, Les écoles primaires…, op. cit., p. 232. Appert a d’ailleurs écrit un Manuel théorique et pratique d’enseignement mutuel pour les écoles régimentaires, Paris, 1821, ainsi qu’un Traité d’éducation élémentaire d’après la méthode d’enseignement mutuel pour les prisonniers, les orphelins et les adultes des deux sexes, Paris 1822. Les activités d’Appert en vue d’une réforme des prisons sont étudiées par Jacques-Guy Petit dans Ces peines obscures, Paris, Fayard, 1991…, p. 192 et suiv… ]. Après cela, Appert a oeuvré à Lille et Douai. C’est le maréchal de Gouvion-Saint-Cyr, devenu ministre de la guerre en 1817, qui poursuivra le projet de créations d’écoles régimentaires. Fin 1818, ces écoles seront au nombre de 36 ; après quoi une « École normale militaire » sera installée à Paris, à la caserne Babylone (dans l’actuel VIIe arrondissement). Tous les régiments seront alors obligés d’envoyer s’y former un officier et un sous officier [Note : Journal d’éducation, t. VII, 1819, p. 121.]. Ainsi existeront 105 écoles de ce type en 1819 et 162 en 1828 ! Remarquable progression par conséquent...
Parmi les autres succès de la Société élémentaire, il faut ranger la création des cours normaux (selon la définition que prend alors ce dernier terme, qui se retrouvera longtemps dans l’expression « école normale d’instituteurs » – ou « d’institutrices », ce qui signifie des écoles où sont communiquées et apprises les normes de l’activité d’enseignement autrement dit de la tenue des classes, normes que l’on applique comme on prendrait des mesures avec une équerre). A part l’École normale de l’an III qui deviendra et est restée la très fameuse ENS de la rue d’Ulm, à Paris, la première école normale d’instituteurs primaires a été fondée en 1810 à Strasbourg (j’ai fait allusion plus haut au rôle joué par Lezay-Marnésia), suite à un décret impérial du 17 mars 1808. En avril 1815, le premier projet de Carnot envisage d’imposer dans chaque département une « Ecole centrale pour l’éducation gratuite et primaire[ Note : René Girard : « Carnot et l'éducation populaire pendant les cent jours », in Révolution française, 2007, n° 52, p. 424-448. Théoriquement, depuis la création des lycées (de garçons) en 1802, les écoles centrales n’existent plus.]. Mais c’est le second projet qui organise concrètement un tel établissement, qui est en fait l’ « école d’essais » ou « école modèle de Paris », située rue Saint-Jean-de-Beauvais. Cette école, qui se déplacera en 1817 rue Carpentier, aura pour directeurs successifs d’abord le pasteur Martin, puis Nyon à partir de juin 1816, et Sarazin en 1820 (probablement des Suisses...). Une institution identique sera créée pour les filles en 1817 à Paris, à la Halle-aux-draps (un bâtiment détruit par un incendie en 1855). Dans l’école d’essais, des instituteurs viendront donc s’exercer au maniement de l’énorme machinerie mutuelle, et ce pour un temps très bref, deux mois en tout et pour tout… Après quoi les maîtres reçoivent une attestation – celle qu’on a vu l’instituteur Dupont présenter aux autorités amiénoises. En 1816, du 19 octobre au 3 novembre, cet entraînement a été effectué par 27 aspirants, dont 3 étrangers et 4 provinciaux envoyés par des préfets [Note : Journal d’éducation, t. III, 1817 ; p. 144-145.]. Jusqu’en 1820, l’école formera environ 500 maître. Autres données : du 15 avril 1818 au 1er mars 1819, 192 stagiares ont suivi les cours de l’école d’essais, et 147 ont obtenu la certification – qui est aussi une garantue pour les écoles qui les emploient ensuite. 23 s’entre eux ont d’ailleurs été jugés aptes par la Société élémentaire à diriger des écoles publiques. 76 autres partirent s’établir à leur compte, donc en tant que maîtres privés.
L’administration songea d’abord à multiplier cette association d’une école primaire avec une école modèle vouée à l’entraînement des néophytes, soit un « cours normal ». Le 22 juillet 1817, un arrêté de la Commission de l’instruction publique, voulut implanter une école modèle, dirigée par un maître formé à Paris, dans un douzaine de départements et de villes (Caen, Rouen, Orléans, Metz, Nancy, Dijon, Bourges, Cahors, Clermont, Montpellier, Aix et Pau). On pensait que ce genre d’école pourrait avantageusement donner « des exemples de procédés de cette méthode d’enseignement » (Note : Cité par O. Gréard, La législation…, op. cit., t. 1, p. 264-265. Nous verrons plus loin en quoi consistaient ces procédés). Effectivement, en 1819, une quinzaine d’écoles modèles étaient en service, en particulier celle d’Amiens, évoquée plus haut. Finalement, ces cours normaux ne disparaîtront qu’avec les progrès des « écoles normales » proprement dites, devenues obligatoire pour les garçons dans chaque département en 1833. Cela étant, les écoles normales naîtront souvent d’une simple extension des cours normaux de même que, réciproquement, les écoles normales conserveront souvent les entraînements à la pratique mutuelle à côté d’un entraînement à la pratique de la méthode « simultanée » des Frères des écoles chrétiennes), les deux méthodes étant alors rivales. Car très officiellement, les écoles normales, d’après un règlement fondamental de 1832 (Note : juste avant la loi Guizot ; c’est le règlement du 14 décembre 1832, (in O Gréard, La législation, idem, t. 1 ].), qui décrit un cursus de deux années complètes, les six derniers mois devant être consacrés à former et plus encore à entraîner les élèves (qui peuent être assez âgés : 40 ans et davantage !) « à la pratique de meilleures méthodes d’enseignement dans une ou plusieurs classes primaires annexées ». Ne tenons pas ici pour insignifiante, au contraire, la référence à l’entraînement et aux méthodes. Car ceci va fixer une tradition qui durera jusqu’ à la fin du XXe siècle, quand les écoles normales, après bien des avatars, c’est-à-dire des réformes, seront remplacées par les IUFM. Bref, comprenons que les apprentissages par le « faire », en situation, on été depuis très longtemps inclus dans la formation des élèves-maîtres, et que cette tradition est issue des tentatives d’extension de l’enseignement populaire par la méthode mutuelle.
Un bel exemple de cette inclusion et de ce qu’elle a engendré est fourni par la ville de Caen. Là bas en effet, juste avant l’ouverture officielle de l’école normale primaire, en 1833, existe déjà un cours normal pour l’entraînement pratique, et qui, en plus, est intitulé « école normale d’instruction primaire du département du Calvados ». Et le 1er octobre 1831, donc quelques mois avant que ne soit publié le règlement de 1832, un règlement signé du préfet, du recteur et du maire, stipule que les candidats devront avoir au moins 18 ans, et qu’ils devront avoir acquis des connaissances de base en lecture, écriture, grammaire et calcul (remarquons qu’il n’est pas ou plus question du latin!). A ces jeunes gens est aussi imposé un examen (au terme duquel certains pourront bénéficier d’une bourse). En vue de leur formation, les élèves-maîtres peuvent ensuite, toujours d’après ce règlement, choisir la méthode d’enseignement qui leur convient le mieux : soit la méthode simultanée des frères, soit la méthode mutuelle (cette distinction, minime sur ce plan, sera analysée plus loin). Et alors sur 102 admis entre 1831 et 1833 (âgés de 19 à 45 ans), il s’avère que 22 optent pour la méthode des frères et 77 pour la méthode mutuelles. Ces derniers sont alors envoyés à l’école mutuelle de la ville, où on commence par les mettre à la place de quelques moniteurs particuliers, avec le plus souvent la responsabilité d’une rangée, avant qu’ils soient nommés « moniteur général » - celui qui supervise les moniteurs particuliers, donc les mouvements de la totalité de la classe, avec dans ce cas 260 élèves ! Ces postulants reçoivent en outre chaque soir pendant deux heures un complément d’instruction en écriture, grammaire et calcul. C’est là toute la formation qui se termine par un examen, lui-même décidant de l’obtention du certificat souhaité. [Note : Voir l’Historique de l’école normale d’instituteurs du Calvados (1833-1933), par L. Leterrier et J. Le Marchand, Caen, 1933.].