Séance 8
Naissances de l’école du peuple (suite)
CHAPITRE 2
Des écoles de charité aux écoles mutuelles (suite)
6) Critiques de la méthode mutuelle. Oppositions.
La méthode mutuelle et le projet philanthropique d’un enseignement destiné aux « classes pauvres » ont donc suscité un grand enthousiasme parmi les élites libérales à partir de 1815 (voire 1814). Mais à cette approbation bruyante a bien vite fit écho une opposition non moins véhémente. Devant les libéraux se sont dressés les conservateurs (monarchistes très souvent), devant les voltairiens les catholiques fervents. Ce conflit n’a donc pas d’abord été réduit à sa dimension pédagogique, il n’a pas principalement porté sur les avantages et les inconvénients de la méthode, ni, plus généralement, sur les bons ou les mauvais moyens de la scolarisation des enfants. Car les choix de valeurs revendiqués par les défenseurs de la méthode mutuelle ont été assimilé pas ses détracteurs à des conceptions de l’État, des institutions sociales, des rapports à établir entre les hommes, etc. Il faut bien se représenter que ce grand conflit scolaire, le premier (mais pas le dernier!) de l’ère moderne, a opposé l’esprit de la tradition (du côté des attaquants), à l’esprit de la Révolution (du côté des partisans de l’enseignement mutuel). La question des meilleurs moyens d’enseigner les pauvres a été mise en position seconde par rapport à une question plus large, plus politique, philosophique si l’on veut, celle de savoir quelles sont les fins suprêmes de la vie sociale. Là s’est creusée une sorte de fracture culturelle radicale, c’est-à-dire une fracture séparant deux visions du monde (et deux visions de l’éducation dans ce monde) parfaitement antagonistes, l’une prolongeant les Lumières et la Révolution, et l’autre inspirée par l’Église chrétienne et la monarchie – récemment restaurée.
Pour attaquer la méthode mutuelle, on a donc d’abord mis l’accent sur ses attaches avec le XVIIIe siècle. Un pamphlétaire nommé Dubois-Bergeron, un prêtre, s’est exclamé que la méthode a été conçue par le « philosophisme » - quel terme intéressant ! [Note : le Père Dubois-Bergeron, a écrit Des nouvelles écoles à la Lancaster, comparées avec l’enseignement des Frères des écoles chrétiennes , Paris, 1817. Les pamphlets contre l’enseignement mutuel sont recensés par R. Tronchot, dans L’enseignement mutuel..., op. cit., t. 2, chapitre 3.] et qu’elle a été introduite par Carnot, pendant les Cent jours… (à la même critique émise plus tard, le Journal d’éducation répondra [Note : Journal d’éducation, t. IX, 1819, p. 38.] sous la plume de L. Bienvenue (le grand-père de l’ingénieur qui a créé le métro parisien sous la IIIe République) qu’en réalité la méthode mutuelle a été introduite en France non pas pendant les Cent jours mais avant, en 1814, à la suite d’un voyage effectué en Angleterre par plusieurs philanthropes notoires. Le même Dubois-Bergeron affirme que Carnot, régicide, devrait être qualifié en tant qu’« homivore ». En conséquence, pour les opposants à la méthode, l’ignominie des écoles mutuelles est telle qu’elles ne méritent que le nom de « carnotines » [Note : L’expression est rapportée par Pierre-Auguste de Rostaing de Rivas dans De l’origine de l’enseignement mutuel et de son introduction en France, Nantes, 1858, p. 29.]. Pour stigmatiser ce qu’il estime être une infamie, un autre pamphlétaire qui signe du nom d’Onuphre affirme que la méthode n’est que la continuation des errements de la Révolution, et que d’ailleurs elle est apparue « sous les auspices sanglants d’un régicide, qui l’ a importée sur notre sol » [Note : Onuphre (O. Martin), dont le pseudonyme renvoie à un saint du IVe siècle, a intitulé son texte L’enseignement mutuel dévoilé, ainsi que ses jongleries et prétintailles révolutionnaires, ou l’art d’affranchir l’éducation de l’enfance de toute influence morale et religieuse, Lyon, 1820. Dans le Journal d’éducation, d’autres réponses aux critiques sont formulées par G. C. (Georges Cuvier?), t. VIII, 1819, dans un texte intitulé « Aux détracteurs de l’enseignement mutuel » ; voir aussi la réponse d’un certain Derode à de Bonald, in t. XIII, 1822.]. Chez les conservateurs, la critique centrale de la méthode mutuelle (qui ne peut que nous intriguer aujourd’hui) porte sur ce qui est perçu comme un refus de l’autorité (refus qui est en fait à l’époque celui du dogme chrétien). C’est ainsi qu’un prêtre d’Orléans dénonce le fait que Joseph Lancaster était un quaker, donc le membre d’un groupe comportant des « fanatiques ennemis de toute autorité ( …) qui croient que tous les hommes sont égaux » [Note : Cet auteur est cité par de Rostaing de Rivas dans De l’origine de l’enseignement mutuel…, op. cit., p. 37. Le texte incriminé est la Troisième question importante, par un théologal de l’église d’Orléans (un « théologal » est probablement un théologien autrement dit un spécialiste de théologie, la science des commandement de dieu et de l’Église)]. Selon le même auteur, la preuve flagrante du caractère ostensiblement révolutionnaire de la méthode mutuelle apparaît très bien dès que l’on observe les déplacements des élèves dans l’école, car ces déplacements sont effectués au pas cadencé ! Nous serions ainsi face à des exercices militaires, pratiqués dans le but de créer une soldatesque dont la vocation ne peut être qu’insurrectionnelle. Et nul ne peut douter que cette armée est constituée pour s’en prendre un jour au gouvernement et à l’État [Note : Cf. Journal d’éducation, t. IX, 1819, p. 38 ; et t.VIII, 1819, p. 330.].
En second lieu, les critiques se disent persuadés que dans les écoles mutuelles, l’enseignement religieux sera affaibli et disparaîtra entièrement. Arrêtons nous sur cette affirmation. Nous savons l’importance primordiale de l’enseignement religieux en général et du catéchisme en particulier dans les programmes des écoles de charité. Ceci explique la très grande attention portée par les conservateurs aux contenus transmis par les écoles mutuelles. Or, si la tendance primitive de l’enseignement mutuel n’a pas été laïque à proprement parler, comme chez Lancaster, on peut cependant la dire neutraliste, et ce pour deux raisons essentielles. D’une part la Société élémentaire en appelait aussi bien à des catholiques qu’à des protestants (voir à Paris l’école de la rue Saint-Jean-de-Beauvais, prévue pour être dirigée par le Pasteur Martin). D’autre part la méthode prévoyait que cet enseignement religieux serait confié à des prêtres (ou des pasteurs), comme le prévoyait l’article 3 du règlement de la Société. Mais « réserver » ainsi l’enseignement religieux aux ministres des cultes, cela revenait, pour les conservateurs, à rabaisser la religion puisque celle-ci deviendrait une « matière » parmi d’autres, avec un temps limité et rien de plus. Rien ne pouvait donc rassurer les opposants à l’enseignement mutuel, et notamment pas les rappels de Gérando, qui, après avoir affirmé « Nous nous ferons un devoir de laisser aux ministres du culte le privilège qui leur appartient de donner à ce genre d’instruction le développement successif qu’il doit recevoir » [Note : Journal d’éducation, t. I, 1815, p. 26.], soulignait la participation aux travaux de la Société de certaines figures importantes de l’Église chrétienne, comme les évêques de Saint Flour ou de Metz ou bien comme les abbés Sicard et Gaultier.
Maintenant leur grande prévention, 22 membres des bureaux de charité de Paris s’adressèrent donc en octobre 1815 au Grand Aumônier de la Cour, le cardinal de Talleyrand- Périgord (l’oncle du fameux évêque et diplomate sous Napoléon), pour dénoncer le caractère non religieux, selon eux, de l’enseignement mutuel. A cet effet, ils rédigèrent un texte précédé de l’épitaphe Timeo danaos et dnna ferentes (« je crains les grecs, même quand ils font des présents »). Mais alors la Société élémentaire, sentant la réprobation et l’hostilité monter dans les cercles proches du pouvoir, décida de se conformer aux règles existantes, d’autant que la Commission d’instruction publique exigea pour l’école de la rue Popincourt, qui était sur le point d’ouvrir, un directeur catholique à la place de celui prévu, Frossard, un protestant je le rappelle. Sur ce, le 3 février 1816, le roi Louis XVIII, à qui le Grand Aumônier avait transmis ses propres inquiétudes concernant la méthode mutuelle, communiqua au préfet les instructions suivantes : 1. Seule la religion catholique pourra être enseignée dans les nouvelles écoles du département de la Seine ; 2. Aucun maître non catholique ne pourra être choisi pour diriger ces établissements ; 3. les maîtres devront suivre un règlement élaboré conjointement avec l’évêque [Note : Voir M. Gontard, Les écoles primaires…, op. cit., p. 315.]. Martin et Frossard, contraints d’abandonner leur poste, décideront de quitter la France. Martin partira en Allemagne et Frossard en Suisse…
Pour ne pas créer d’autres difficultés, la Commission d’instruction publique, le 27 juin 1816, autorisa la méthode mutuelle, en précisant que celle-ci serait objet d’une attention soutenue (donc d’une surveillance continue). En même temps, à l’intérieur de la Société, l’abbé Villars s’inspira explicitement du Catéchisme historique de l’abbé Fleury (composé au XVIIe siècle par le confesseur de Louis XIV, et très utilisé depuis lors dans les écoles chrétiennes) pour mettre au point, à la manière mutuelle, vingt-cinq tableaux d’enseignement religieux - du reste autorisés le 13 novembre 1816.
Pourtant ces tentatives d’apaisement seront vaines, les reproches des conservateurs étant évidemment trop forts, donc leur suspicion impossible à calmer, nonobstant les proclamations de Gérando d’après qui « c’est sur la morale et la religion que repose tout l’enseignement » [Note : Journal d’éducation, t. II, 1816, p. 185. Sur les différentes tentatives d’apaisement voir R. Tronchot, L’enseignement mutuel…, op. cit., t. I, p. 272.]. Du coup, la volonté de contrecarrer la propagation de l’enseignement mutuel ne cessera pas. Nombre de curés vont refuser d’accorder le certificat de bonne mœurs imposé aux candidats instituteurs par l’ordonnance de février 1816 ; de même on verra des Conseils généraux ou des Conseils municipaux refuser de verser la moindre subvention aux écoles qui ne leur conviennent pas ; tandis que les initiatives pour faire venir les Frères des écoles chrétiennes dans les villes et les villages se multiplieront… Un exemple typique de ce grave conflit et fourni par la ville de Forcalquier (aujourd’hui dans le département des Alpes-de-Haute-Provence), dont le maire reçoit en 1819 deux pétitions : l’une demande que soit établie une école chrétienne « à l’exclusion de l’enseignement mutuel », et l’autre demande qu’on installe une école mutuelle « à l’exclusion des Frères » [Note : Arch. Nat. : F 17 12451.]. L’âpreté du conflit se mesure en outre au fait que parfois ce sont les élèves qui prennent fait et cause pour leur maître et leur école. À Paris, en novembre 1819, les élèves de l’école mutuelle de la rue Saint-Jean-de-Beauvais furent ainsi agressés par les élèves des Frères de l’école de la rue de Bièvre aux cris de « À bas l’enseignement mutuel » [Note : Arch. Nat. : F 17 78110. ]. Pour empêcher l’arrivée des écoles mutuelles, les critiques firent d’ailleurs flèche de tout bois. En juillet 1823 de Laborde dressa devant les députés un inventaire des moyens utilisés pour nuire aux nouvelles écoles, et l’on constate que rien n’y manque. D’après Laborde :
« Mandements, lettres pastorales, sermons, pénitences rigoureuses, refus de sacrement, damnations, anathèmes, insultes, violences, il n’est rien que la faction du Moyen-Age ait oublié pour arriver à don but. Le pain de la charité a même été retiré aux parents des élèves... » [Note : Archives parlementaires, 2ème série, t. 37, p. 658.].
7) Naissance et mort de l’école mutuelle
Tout ceci permet de comprendre pourquoi la période d’expansion de l’enseignement mutuel sera finalement assez courte (mais ce n’est qu’une des explications : il y en a d’autres). Cette période s’étalera sur une vingtaine d’années au grand maximum ; elle ne durera pas au-delà des années 1820 (même s’il y a encore longtemps après cela des survivances importantes, comme à Reims jusque dans les années 1860 - voir mon autre ouvrage sur ce terrain, Instituteurs avant la République… ouvrage publié aux Presses du Septentrion, à Lille, en 1999, qui évoque la carrière d’un instituteur rémois adepte de l’enseignement mutuel… Ceci, de toutes façons, laisse ouverte la question de savoir s’il n’y a pas des effets peut-être moins visibles mais plus durables de la technologie mutuelle – ce que je crois - voir l’article que j’ai rédigé sur ces questions : « Le monitorat au XIXe siècle », in Les idées pédagogiques : patrimoine éducatif ?, C.I.V.I.I.C., Publications de l’Université de Rouen, 2002).
Voici la chronologie qu’on pourrait constituer pour saisir les événements qui ont d’abord porté maisn qui ont ensuite laissé choir l’enseignement mutuel.
Jusqu’en 1820-21, il bénéficie de la protection des ministres de l’Intérieur successifs. Et de 1817 à 1820, la Chambre vote au budget de ce ministère 50 000 francs, pour encourager l’enseignement mutuel, une somme, je l’ai dit, dont les nouvelles écoles vont largement profiter. A partir de 1821 en revanche, le droite « ultra » (conservatrice et catholique) désormais au pouvoir (sous le gouvernement du comte de Villèle) demande la suppression de ce crédit, ce qui lui sera accordé l’année suivante, après que le dernier ministre de l’Intérieur d’accord avec la Société élémentaire, Joseph Siméon, aura été remplace par Jacques Corbière. Alors, sans soutiens financiers, nationaux d’abord, et en butte à toutes sortes d’attaques, la Société élémentaire et ses écoles vont franchement décliner. Quand s’achève cette période, en 1828, et qu’a lieu la Révolution de Juillet 1830 et l’arrivée sur le trône de Louis-Philippe, 80 % des écoles ont disparu. Il n’en reste que 258 en France ! Et Gérando de conclure : « une sorte d’hiver sombre nous a enveloppé de toutes parts » [Note : Cité par M. Gontard, L’enseignement primaire…, op. cit., p. 30.].
Certes, dès la démission de Villèle et la formation conséquente du ministère Martignac, en janvier 1828, tout semble s’arranger. Le nouveau ministre de l’Instruction publique, Antoine de Vatimesnil, reçoit les dirigeants de la Société élémentaire et leur fait bon accueil. Bientôt les souscripteurs reviennent, les filiales se redressent (il y en a 45 en 1832), les cours normaux et les écoles ré-ouvrent leurs portes… (c’est ce qu’on voit à Reims) En conséquence, lorsque le régime de Juillet s’installe, les espoirs libéraux sont à nouveaux affirmés dans le domaine scolaire comme dans d’autres. En plus la poussée anti-cléricale est forte, si bien que de nombreuses municipalités font appel à la Société pour ouvrir de nouvelles écoles gratuites qui ne seront pas des écoles tenues par les Frères des écoles chrétiennes (ce sera le cas à Reims, auquel j’ai fait allusion plus haut, mais où l’instituteur mutuel devra affronter la concurrence d’une école chrétienne que personne ne songe là-bas à fermer !). Plusieurs ministres soutiennent le mouvement. Quant à Louis-Philippe, qui a lui-même fondé une école mutuelle, il signe le 29 avril 1831 un décret reconnaissant la Société élémentaire comme une œuvre d’ « utilité publique ».
Malgré cela, l’embellie sera de courte durée. François Guizot en effet, fidèle du culte protestant, ministre de l’Instruction publique à l’origine de la fameuse loi de 1833 (une loi si libérale qu’elle inaugure, dit-on souvent, l’ère de la scolarisation primaire universelle que les républicains vont continuer de frayer 50 ans plus tard!), Guizot disais-je, qui de plus a été membre de la Société élémentaire, va entraver le déploiement de la méthode mutuelle et favoriser la méthode simultanée des Frères (voir Sylvie Jouan, « Quelle conception de l’apprentissage se cache derrière le choix pédagogique de l’enseignement simultané par le ministère Guizot en France ? » C’est un mémoire de Master dirigé par Philippe Meirieu à l’ISPEF de Lyon). Pourquoi cela ? Disons d’abord que Guizot va comprendre que la méthode mutuelle n’a de chances de succès que dans les grosses écoles de ville, alors que le grand problème qui se pose à la nation française, ce sont les écoles rurales, en nombre encore très insuffisant. Par ailleurs, et c’est ce que retient l’Histoire, Guizot, veut endiguer toutes les initiatives privées, conformément à un principe qu’il a clairement exposé dans son Essai sur l’histoire et sur l’état actuel de l’instruction publique en France, paru en 1816. En fin de compte, avec Guizot, la méthode mutuelle se retrouve donc marginalisée. Peu à peu, elle descend dans les oubliettes de l’histoire scolaire. C’est dire que depuis lors nous vivons sous le régime de la classe simultanée des Frères. Guizot à procédé en douceur dirais-je, par les incitations du Manuel Général de l’Instruction primaire (sorte de bulletin officiel créé en 1832), et aussi par les recommandations (souvent comminatoires) des inspecteurs primaires, nouvellement créés eux aussi et concurrent des surveillances locales de l’école primaire, pédagogiquement inaptes (à la même époque sont créées les conférences pédagogiques pour les instituteurs en exercice). N’oublions pas que Guizot a été excellemment secondé par le recteur Paul Lorain, qui a mené à bien la fameuse enquête de 1832, effectuée à travers la totalité du territoire national. Lorain dirige la publication du Manuel général et et il est l’auteur, avec Louis Lamotte d’un Manuel complet de l’Enseignement simultané, ou instructions pour les fondateurs et les directeurs des écoles dirigées d’après la méthode simultanée (ouvrage publié anonymement en 1834 « par deux membres de l’Université » [Note : voir Christian Nique, Comment l’école …, op. cit., p. 175 et suiv…].
(la suite de cette ré-écriture du livre Naissances de l’école du peuple, viendra après l’interruption estivale. Nous arriverons au chapitre III qui précise ce qu’il faut entendre par ce mot de « philanthropie »… spécialement dans le domaine scolaire).